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atelier de peinture des BEP sanitaires et sociles avec les maternelles
Impressions filmées
par Philippe Troyon, réalisateur.
L’atelier audiovisuel, mené en partenariat entre le lycée Eugène Delacroix et Périphérie, centre de création cinématographique, où je suis responsable de l’éducation à l’image, a tenu toutes ses promesses. J’ai eu le sentiment de partir de « rien », (ce « rien » rempli de nombreuses intentions) comme un peintre qui saisit la forme des choses au fur et à mesure, dans l’instantané et l’instinct, sans en connaître d’avance les contours. L’atelier sur la peinture impressionniste semblait tellement pouvoir être mené dans un sillon culturel déjà bien délimité par les musées nationaux, le jardin de Giverny, la cathédrale de Rouen, le ciel et la mer d’Etretat, une feuille de papier blanche tâchetée avec vigueur et beaucoup de couleurs. Mais la surprise ne sera pas là… En fait ce moment culturel inséré dans les heures de cours obligatoires,a apporté bien plus qu’une technique et des connaissances picturales (« impressionnantes » au vu des magnifiques résultats). Il a surtout été le support de l’émotion, de l’attention, de la création, de l’aptitude à apprécier le beau et la découverte de soi - même à travers les autres.
Le terme « impression » est très approprié pour l’action éducative que je mène. L’impression d’images et de sons sur une surface numérique d’un capteur de caméra m’a tout de suite invité à parler de sensibilité, de ressenti, de parole, de visage, de plan rapproché, de plan d’ensemble, de montage et d’évoquer la possibilité de faire un documentaire dans sa durée réelle. (apprentissage de la durée).
L’idée novatrice de cet atelier documentaire était de faire vivre aux élèves ce qu’un réalisateur de documentaire, ressent lorsqu’il se place en « immersion » dans un milieu, dans un groupe de personnes, dans un univers inconnu, dans un système de créativité et d’observation qui donne sens à sa réflexion. Cependant avant toute chose, il me paraissait normal, pour me présenter, de projeter un court métrage que j’ai tourné justement à Giverny, dans le jardin de Claude Monet : « La flache ». Elles l’ont apprécié… j’ai pu ainsi parler de moi, de mon travail. J’ai retenu une remarque d’Isabelle : « qu’est-ce que vous parlez doucement… c’est agréable ! ». Oui en effet, je pense que le cinéma n’est pas seulement l’endroit du bruit et de la fureur (peut-être comme à l’école ?), c’est aussi celui du calme, de l’inspiration, de la douceur et de la rigueur. Un peu plus tard, j’ai projeté en salle d’art et d’essai mon dernier documentaire pour France 5 au sujet d’une classe de collège à Bobigny. Les réactions ont été plus vives, mais j’ai pu établir entre nous une discussion. J’ai dû défendre mon point de vue. (apprentissage de l’argumentation). Puis j’ai tenté durant ces deux années, de transmettre les joies et les difficultés de mon métier, l’historique de ce genre cinématographique, tout en leur esquissant les rudiments de l’écriture documentaire.
En commençant à tourner moi-même un certain nombre de plans dans leur classe, dans leur atelier de peinture « impressionniste » avec les jeunes enfants de la maternelle « Marcel Cachin » et les personnes âgées de la maison de retraite « Les Lilas », j’ai voulu montrer aux élèves ce que peut être « le geste documentaire » : celui de l’écriture, de l’approche discrète vers la chose filmée, la place du réalisateur dans un espace inconnu. J’ai entendu que les élèves me disaient : « on ne vous voit pas Monsieur ! ». (apprentissage du retrait). Pourtant en projetant mes images sur un grand écran, combien fut grand leur étonnement de se voir en si gros plan, de s’entendre si fort, de se découvrir, avec un sentiment d’étrangeté, de dégoût parfois, comme si « soi était quelqu’un d’autre, comme si l’autre était un peu de soi ». Où étais-je donc ? … si près d’elles ?
J’ai toujours veillé à expliquer ce que je faisais et toujours j’ai essayé de montrer les images que je filmais. Un des moments forts de l’atelier, a été les « autoportraits ». Elles se sont filmées elles-mêmes par petits groupes de cinq. Chacune occupait à tour de rôle un poste différent : cadre, son, scripte, réalisatrice…témoin. Il s’agissait d’interroger une camarade sur les raisons de son orientation professionnelle, sur la qualité de l’enseignement en cours et en stage, de parler de l’atelier « impressions sur impressions », de montrer son tableau (impressionniste) accompagné d’un haiku (petit poème japonais) écrit à partir de sa peinture et de dévoiler un petit bout de sa vie intime. Elles se sont prises au jeu avec une telle envie, que beaucoup de leurs témoignages sont des moments très forts, des moments rares (apprentissage de l’écoute). Beaucoup de ces témoignages seront très utiles dans des débats futurs sur l’enseignement et sur l’orientation professionnelle.
Ma démarche pédagogique en tant que réalisateur est de partager l’étonnement, la joie de découvrir les interstices invisibles des actes de la vie quotidienne. Les élèves étaient souvent « étonnées de mon étonnement », de mon enthousiasme. Je crois important de leur montrer que dans mon métier, rien n’est acquis et facile, comme pourraient nous le faire penser de nombreux programmes à la télévision, et lorsque « le beau arrive », tout arrive.... Il est important pour moi de leur faire comprendre que l’outil caméra n’a pas changé « de fonction » depuis le début de son existence. Seule la technologie a changé. Tout en apportant d’indéniables facilités à filmer, celle-ci ne change en rien l’acuité du regard, la sensibilité au son, la capacité à anticiper, à se concentrer, à essayer de comprendre le monde qui nous entoure. Elle n’est qu’un outil au service d’une écriture, d’une réflexion, d’un désir probable de film (apprentissage de la relativité).
Ainsi ce qui me semblait être « rien » au début de cet atelier de deux années est devenu progressivement un « tout », un ensemble de petites intentions, qui, mises bout à bout, à l’aide d’un agencement méticuleux au montage, donne un beau documentaire, la trace d’une expérience créatrice, un témoignage sur la vie des élèves, le travail des enseignants engagés et sur un lycée professionnel qui ose inventer. L’impressionnisme, c’est du cinéma, image par image, pixel par pixel, à la lumière de la vie, à l’écoute de l’autre.
Ce fut l’atelier de « la relation » entre les choses, entre les autres.
Philippe Troyon
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