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Histoire d'un film, mémoire d'une lutte

A partir des années 1970, un grand nombre de films sur les conflits sociaux ont été réalisés dans le département de la Seine-Saint-Denis dans le but de garder un souvenir, une trace, la mémoire d'un mouvement.

D'autres, moins nombreux, ont un contenu plus ambitieux : il s'agit de dégager le sens d'un combat et même d'indiquer la "voie à suivre". Les premiers ont été en majorité réalisés par des salariés, les seconds par des cinéastes professionnels. Ces cinéastes proviennent généralement eux-mêmes de deux champs idéologiques de gauche opposés. Tous ces films sont des documents historiques, certains sont de véritables essais de création artistique.

La lutte terminée, gagnée ou perdue, ces films n'ont plus de vie réelle. Entre la vignette, l'album de famille et l'oubli, ces documents finissent le plus souvent par être relégués hors du champ de l'histoire. Cependant, les "retours de flamme" de l'actualité, ou le travail artistique, permettent de leur redonner une visibilité et un écho plus grands. Et la production, la réalisation et la réception des films sur les conflits sociaux ont aussi une histoire. Celle-ci peut être écrite en sollicitant les témoignages de ceux qui ont pris les images, confrontés aux souvenirs des acteurs de la lutte.

Révéler et construire l'histoire d'un film et évoquer historiquement un conflit social participe ainsi à un même mouvement de connaissance du réel. On tentera ici d'esquisser une approche matérialiste de l'image et des représentations, en prenant comme point de départ (et d'arrivée) les nombreux films réalisés au sein d'un même territoire, la Seine-Saint-Denis, département riche en implantations industrielles qui a de surcroît une longue tradition de luttes ouvrières.

Toutes les tables rondes sont enregistrées et consultables aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis (Bobigny).

Tangui Perron

Périphérie est partenaire des Rencontres avec Jean-Pierre Thorn organisées par le Méliès, Renc'Art et les Editions commune/film flamme

lundi 1er février à 18h15 : Le Dos au mur 
21h00 : On n'est pas des marques de vélo 

 au Cinéma Le Méliès
12 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil, M°9 Mairie de Montreuil

Séances présentées par Tangui Perron et Corinne Bopp de Périphérie
 

Pour ce quarantième anniversaire de 1968, (presque) chacun s’accorde sur l’importance du “Mai 68 ouvrier”, si ce n’est sur l’exceptionnalité de “l’insubordination ouvrière”. Cependant, Bernard Pudal et Jean-Noël Retière (dans Mai-Juin 68) ont pointé ce qu’ils nomment un “deficit de mémoire ouvrière”. Pour eux, la solution viendraient à penser “par cas” et par “branche”. Or, avec les films sur les grèves dans l’automobile en région parisienne, l’occasion est trop belle pour esquiver cet appel.

Majoritairement marocains, tunisiens et algériens, les ouvriers de Penarroya à Saint-Denis et à Lyon, usines affiliées au groupe Rothschild, récupéraient et faisaient fondre différents métaux dans des conditions d’hygiène et de sécurité lamentables. Suite à travail militant et syndical, les 135 ouvriers de Saint-Denis, regroupés à la CGT, se lancèrent dans une grève d’une quinzaine de jours en 1971 pour le droit au respect et une augmentation de salaire. 

La grève avec occupation des métallurgistes de l’usine Rateau à la Courneuve est une des premières grandes luttes contre une politique de restructuration et de liquidation d’entreprises qui se manifesta de manière particulièrement précoce en Seine-Saint-Denis. Intervenant quelques années après 1968, ce conflit marque l’entrée dans un cycle de combats de longue durée avec occupations des locaux, pour la défense de l’emploi. Ces affrontements se déroulent alors même que le monde industriel français se restructure et passe de la phase patronale au capitalisme financier. 

En janvier 1975, la direction de Grandin (usine d’électronique à Montreuil dépendante du trust Thomson) annonce aux 500 travailleurs – des femmes, en grande majorité - leur licenciement et la fermeture de l’usine. En février, l’occupation est décidée. Pendant 9 mois, les ouvrières de Montreuil mèneront des actions à tous les niveaux, dans les ministères, à la radio et à la télévision, dans les manifestations. Aidées par la CGT, le PCF et la mairie de Montreuil, elles sauront susciter une solidarité qui ne faiblira pas. 

Longues, âpres, aux enjeux cruciaux, les luttes du Livre ont marqué l'histoire de la Seine-Saint-Denis et ont porté au-delà. L'imprimerie Chaix à Saint-Ouen fut ainsi occupée pendant 68 mois à partir de novembre 1975. Les travailleurs du Parisien, entre autres par des actions spectaculaires, firent connaître leur lutte dans toute la France. Cependant, ces conflits, en dehors des mémoires professionnelles et syndicales, sont aujourd'hui méconnus.

"Radio Lorraine Cœur d'Acier", fondée suite à une décision de la CGT, a été créée pour populariser la lutte des sidérurgistes lorrains qui connut une étape spectaculaire avec la marche du 23 mars 1979 à Paris. "RLCA" fut aussi une aventure radiophonique innovante et populaire que le gouvernement d'alors essaya de faire taire par de nombreux moyens. 

Le 23 mars 1979 eut lieu à Paris une manifestation nationale de la CGT en solidarité avec les sidérurgistes lorrains. Cette manifestation, patiemment et systématiquement préparée par la confédération, entendait également protester contre une politique globale de casse industrielle et de chômage. Pour l'occasion une radio libre fut même créée (Radio Lorraine Coeur d'acier).

En 1970, un collectif de journalistes et de cinéastes (dont Marcel Trillat) découvrent et filment les conditions de vie, parfois épouvantables, des travailleurs immigrés au sein du département (à Aubervilliers et Saint-Denis), ainsi que les gestes de solidarité de la population et des syndicats (CGT et CFDT). A ce titre Etranges Etrangers (1970) constitue un document historique unique.

En octobre et novembre 1979, les ouvriers de l'usine Alsthom de Saint-Ouen se lancent dans une longue grève soutenue localement par la CGT et la CFDT. Jean-Pierre Thorn, cinéaste et ancien ouvrier "établi", venant tout juste de quitter l'usine après sept années de travail, retourne dans l'entreprise avec une caméra. Epaulé par une équipe d'opérateurs (dont Bruno Muel et des membres de l'ancien collectif Ciné-Lutte), il réalise alors Le dos au mur, documentaire suivant au jour le jour la grève et donnant la parole aux acteurs du conflit. Le dos au mur est considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs documentaire sur une grève ouvrière "filmée de l'intérieur".

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