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Communisme et cinéma

Pour la commémoration du centenaire des révolutions russes, ressortie d'un article de Tangui Perron.

« La croisière clandestine du Cinéma-Potemkine oules tribulations des images rouges aux pays du capitalisme », dans Bruno Drewski (dir.), Octobre 1917, Causes, impzcts et prolongement, Paris, PUF, 1999, p. 392-404.

Pauline Gallinari, Les communistes et le cinéma. France, de la Libération aux années 1960, Presses universitaires de Rennes, 2015, 297 p.

«Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme». Cette si célèbre introduction du Manifeste du parti communiste écrit en 1847 par Karl Marx et Friedrich Engels semble aujourd’hui caduque. Nous serions plutôt aujourd’hui face à un trou, un vide - vertigineux.  Ce vide est peut-être aussi un manque et le fantôme d’un fantôme, encombrant, qui n’en finirait pas de grandir - tel le fantôme d’Hamlet  évoqué par Derrida dans Spectres de Marx (1993).

Sans doute y a-t-il un « cinéma des îles » - tant dans le documentaire que dans la fiction – et ce cinéma des îles est majoritairement un cinéma de l’enfermement. L’île y est rarement le lieu de l’utopie – qui peut rapidement, de surcroît, se transformer en cauchemar.

 

Léon Moussinac fut l'introducteur, avec le réseau des Amis de Spartacus, du cinéma soviétique en France. En 1928, dans les colonnes du journal L'Humanité, il critique violemment le film Jim le harponneur, ce qui lui vaut un procès des distributeurs, qu'il gagne en appel. Grâce à cette prise de position, la profession conquiert le droit à l'indépendance de la critique.

Dans une phrase paradoxale et désormais fort célèbre Deleuze remarquait que les grands cinéastes français (Grémillon, Resnais, les Straub…) étaient aussi ceux qui avaient filmé «le peuple qui manque». Environ quinze ans plus tard, dans «Libération», en 1991, Serge Daney appelait de ses voeux un cinéaste (il n'en trouvait pas) capable de filmer un «communiste pur bœuf». On le sait, le cinéma français est peu historique et politique. Cependant, à force de le dire et répéter, on risquerait de ne pas voir que depuis plusieurs années déjà, dans ce domaine également, les choses commencent à changer.

 

Image tirée de La Guerre est finie, d'Alain Resnais, 1966. 

Dans l'histoire du PCF l'automne 1947 apparaît comme une étape à la fois charnière et capitale. Il est maintenant connu que «le parti de Maurice Thorez» opéra lors de cette période un changement stratégique important, alors que durant l'été 1947 il entendait encore rester un «parti de gouvernement» comme l'affirma Thorez lui-même au congrès de Strasbourg, après l'éviction des ministres communistes [1] . Pour un parti faisant enfin - on l'y aida - le "deuil" de sa participation gouvernementale, les élections municipales d'octobre 1947 revêtaient une fonction primordiale, et ce d'autant plus que les municipalités étaient pour lui la base de son "hégémonie" dans la population ouvrière, la preuve de son efficacité, la promesse d'une utopie dont le «communisme municipal» dessinait déjà les contours.

Photographie tirée du documentaire Vitry, cité laborieuse, 1947. 

Sous le Front populaire (entendu dans sa "large temporalité")[1], le Parti communiste, en nombre inégalé jusque-là, produisit ou distribua des films par lui doublés et souvent remontés ( il peut alors paraître, dans de nombreux cas, comme l'auteur collectif de ces films). Une quarantaine de titres circulent ainsi dans les réseaux militants d'obédience communiste ou syndicaux, en plus des nombreux films projetés lors des soirées distractives et des films soviétiques, quantitativement bien plus important.

Le livre de Laurent Marie fait figure de bonne nouvelle pour ceux qui mettent au centre de leurs recherches le cinéma comme pour les historiens du communisme. Le cinéma est à nous écrit dans une langue toujours claire et jamais jargonante (qualité relativement rare chez les universitaires) a le mérite non seulement de prolonger mais aussi d'approfondir une thèse écrite sur le même sujet, thèse que l'auteur a soutenu en Irlande, à l'université de Dublin en 2001. Centré sur la vaste période 1945-2005, le livre analyse surtout le milieu et le travail des critiques communistes et leur rapport avec la direction du PCF, comme il traite de leur positionnement dans le champ de la critique en général.

Léon Moussinac entre à l’Humanité en 1922. Il y tiendra durant une dizaine d’années une chronique de critique cinématographique inédite sur le fond et la forme dans la presse de l’époque. Au fil du temps, Moussinac affirmera la liberté de la critique et de l’opinion, la dimension artistique du cinéma. On lui doit également l’émergence de la notion de patrimoine cinématographique, qui dote ainsi le cinéma d’une histoire dont Léon Moussinac fixera les films-étapes. Il confiera plus tard la tâche à son successeur, Georges Sadoul, qui publiera l’encyclopédie que l’on sait. Grâce à quoi son image recouvrira celle de Moussinac dans le panthéon communiste.