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In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord #5

Lundi 11 février 2019

Énormément travaillé. Trié les repérages, puis préparé la journée de jeudi. Vu personne. Scénario qui prend forme. Nous allons commencer les essais avec les copains de l'autre périphérie. J'ai les lieux, depuis les plaines et villages déserts du Gâtinais à Corbeil-Essonne, par les ponts d'autoroutes et les bords de nationales, vers les dépôts pétroliers qui deviennent des cités enfouies. Une traversée à pied, où sans leurs voitures qu'ils sont obligés d'emprunter en chaque occasion, ils vont avancer par les petits sentiers, vers un but toujours plus mystérieux. Ce but est le moins important, il n'est qu'une image de la recherche de ce que c'est chez eux, et de ce qu'ils sont eux, par la même occasion. Voici un résumé provisoire pour les futurs dossiers :

Au village, Thibault vit dans une ferme en ruines avec son grand-père Claude. Son quotidien est bien huilé entre les livraisons de bois pour l'entreprise familiale, et les micmacs bons plans thunes entre copains. La nuit tombée, Thibault écoute les élucubrations prophétiques de Théo, autiste et poète du village. Avec son vieil ami Maxime, fidèle camarade des virées nocturnes, Thibault rêve d'un départ à la recherche de « la citadelle ». Cité imaginaire cachée dans les recoins de son Gâtinais. Hors du village, un cabanon et quelques bennes hors d'usage jonchent un terrain abandonné qui lui sert de refuge. C'est le Puits Sauvage. De là, ils s'organisent pour partir ensemble, à travers cette campagne à la lisière des grands ensemble de banlieue. Sur leur route, ils croisent Tristan le palefrenier, qui cherche Marianne, son amoureuse à nouveau disparue. Leur ballade devient une quête dans les zones oubliées du sud de Paris, où plutôt que d'atteindre leur but, chacun cherche sa destination.

Mardi 12 février 2019

Les élèves reviennent de leur stage, préparent le brevet. Deux élèves d'une autre 3ème sont passées par le bureau pour trouver un coin où travailler. Elles s'installent mais ne travaillent pas trop et préfèrent me poser des questions. L'une d'elle me demande si “c'est vraiment important le brevet ?” Que lui dire alors que je ne l'ai pas eu... “oui... je sais pas, en tout cas ça te permet de perdre moins de temps ... ». « Chez moi personne peut m'aider, ici tout le monde me dit que je ne veux pas travailler. Moi j'arrête de vouloir travailler dès qu'on ne me croit pas. » Bien sûr incapable de démêler cette histoire, j'aurais surtout dû lui dire que si j'ai eu mon bac sans avoir mon brevet, c'est parce que mes parents m'ont payé une école privée qui m'a mis un coup de pied au cul. Sinon j'aurai, comme tous les potes, commencé a travaillé bien plus tôt. Puis Fiona passe, tornade de joie. Elle revient de stage, l'a-t-elle trouvé dans un théâtre comme elle le souhaitait ? Non, aucun théâtre ne lui a répondu positivement, mais le service jeunesse d'aide aux handicapés, oui. Immense déception dans ses yeux, pourtant la puissance de son enthousiasme est intacte. “ Et à jeudi hein !” Claque la porte !

Mercredi 13 février 2019

Avec le producteur on s'entend bien à propos de ce film, mais certains de mes proches ne trouvent pas très clair cette histoire d'une petite bande de village, qui part de son territoire, pour finalement y rester, ou pas loin, et s'y perdre. Partir réellement, au sens de la grande traversée, n'était pas le sujet, car qui aujourd'hui peut croire à une liberté de la route et du moteur, d'une utopie beat ou du voyage vers les mers du sud ? Aujourd'hui, la question du déplacement, et en l'occurrence de la voiture, ce sont les gilets jaunes qui la posent parfaitement. Rester ou partir, dans le contexte de mes copains copines-personnages, ne représente pas forcément la voie d'un avenir meilleur. Il ne faut pas oublier qu'ils habitent aux portes de Paris, ils ont accès, seulement géographiquement parlant, au centre dominant. Mais par contre, se demander comment ils habitent leur monde, ou comment ils pourraient l'habiter. Et donc de les voir le questionner, s'y perdre, se perdre dans le connu. Faire vriller les habitudes du territoire, les déplacements, les postures et les mots, dans la brume qu'ils ont vu ces lendemains de cuites, ou l'aurore en allant au travail. Et dans ce chaos, tracer des lignes.

Jeudi 14 février 2019

Journée d'atelier. Grâce aux enseignants nous avons sortis les gros moyens. Journée banalisée avec trois ateliers, arts plastiques, lettres, musique. Toujours cette idée de ne pas passer par l'image en mouvement. Risque d'une image trop volatile. S'arrêter sur un objet précisément, photo, texte, dessin, ou bien passer par le son, le son ET (après) l'image. Les élèves doivent choisir deux de ces ateliers, et accompagnés par les enseignants, y fabriquer un objet. Toute la journée je fais des allez-retours d'un étage à l'autre. Arts plastiques, les élèves se lancent dans la fabrication de maquettes. Au long de la journée je vois se dresser des blocs et des tours en cartons gris et noirs, des terrains vagues et des stades de foot peints en verts éclatants. Asvini réalise un très beau sol vert parsemé de paillettes, qui contraste avec la grisaille des blocs qui est le motif récurrent de toutes les réalisations. Bryan, lui, construit une grosse fusée près de son pavillon, pour pouvoir partir dans les airs et quitter la ville. C'est plus bourrin chez la bande de garçons, gros aplats noirs sur les murs des bâtiments qui les font bien rire, « Le 15 c'est le zoo », « VRLN »... Azzedine se lance dans l'ambitieuse fabrication du tramway T1, pièce bringuebalante d'au moins un mètre. Même si parfois c'est fait trop vite, une sorte de ville en carton commence à apparaître. Un ensemble qui donne de la perspective. Partout, le gris, le noir et le vert. Musique. L'idée était de reconstituer des sons de La Courneuve que l'on avait listé lors des exercices de la carte mentale, en les mêlants à des échantillons du logiciel, pour qu'ils apprennent à le manier. Peut-être aurait-il fallu plutôt se concentrer sur leurs propres sons à eux. Néanmoins, des idées fourmillent quand se mélangent les boucles et les sons qu'ils enregistrent eux-mêmes. Parfois c'est un beau chaos sonore, bien saturé, d'où jaillissent les rires, les descriptions de La Courneuve et les cris. Encore trop impersonnels à cause des boucles et pour le coup, il manquait un peu de temps pour avoir le logiciel en main, mais c'est prometteur. Le calme règne bien plus en lettres. Il s'agissait d'un exercice d'expression poétique sur sa perception de La Courneuve. Pour aller dans le sens du programme, l'idée était de versifier. Parfois en s'appuyant sur des photos qu'ils ont prises du quartier, ce qui permettait de relier les différents ateliers entre eux. Tous était plongés dans cet exercice si ardu de l'écriture poétique. La versification est contraignante, et appelle sans doute à un nouvel atelier en prose, mais elle a l'avantage de forcer l'attention, de faire considérer de bout en bout la phrase. Souvent les choix sonores et rythmiques sont allés dans le sens d'une description assez précise de son lieu, ou de son sentiment du lieu.

Là, les enfants sont dehors du matin au soir

Attractives et humaines sont les rues sauvages

Chaque coin a son cri, son chant mêlé d'espoir

Odeurs alléchantes venues de divers mondes

Utopies brisées, la puanteur des déchets... »

Dans tous ces exercices on tâtonne encore, mais la ville cartographiée par sa jeunesse apparaît. C'est souvent brut, et c'est souvent tant mieux.

Vendredi 15 février 2019

Dernier jour au bahut après cette journée épuisante. Je ne reviens pas en mars, car je suis en repérage presque tout le mois. Je pars plein des récits de la périphérie des mômes, et je vais m'enfoncer dans les recoins de la mienne. Là où je ne vis plus mais où je retourne toujours. Périphérie à moitié rurale, si différente de La Courneuve. Y retourner pour travailler mais aussi juste pour y être, pour sentir, voir que c'est toujours bien là, ce qui n'a aucun sens. Je ne sais pas ce que donnera ce film, mais il poussera à bout cette idée que pour travailler son propre lieu, il faut en traverser le brouillard.