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In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord #6

Stations périphériques est le nom du film que j'ai fait pour clôturer l’atelier, à partir des travaux des élèves : photos et maquettes de leur quartier, textes, poèmes et pièces sonores. Morceaux amassés tout le long de l'année pour fabriquer l'image de leur ville. Une banlieue de Seine Saint-Denis que j'ai un peu découverte, tout en travaillant sur ma périphérie du Sud-Essonne.

Ce texte juxtapose des fragments amassés au long de cette année de navigation entre ces deux territoires séparés par la capitale.

1.

Atterrir.

Grands axes, chantiers, tours démontées, remontées, parcs, stades, avenues, entrepôts, épiceries, bouiboui, ronds-points. Les distances, lignes, ratures, les milles fenêtres, la rue.

Terre battue, côtes, sillons qui se perdent dans le lointain, plateaux, vision, nuages qui s'effondrent.

Les découpages, les limites, les noms, les terrains, les communes, les clubs, foot, Taekwondo, basket, cités.

Sentier, bosquet, tas de boue. Autoroute, pont.

L'éclair sur le plateau, l'orage sur le village. Traversé champ, bosquet, sentier, tas de boue.

Chercher où il y a de l'espace, mieux voir, besoin d'air, retomber. Broussailles, brume, matin froid, flaque.

Périphérie. Interminable chez-soi.

2.

Il faut l'oreille fine pour entendre le corbeau s'envoler sur le champ. La terre sèche, les bosquets coupés bien ras, les cimes qui s'emmêlent. Au loin, le souffle des moteurs qui court sur l'horizon, surtout le matin et la fin d'après-midi.

Dans la clairière derrière le cimetière, c'est là que Gobelin, Xav et Thibault coupent du bois. Toute la journée ça tronçonne. Ils commencent alors qu'il fait encore nuit. Il y a les croissants, le café, et puis la goutte, le pâté, le pain, la bière, et puis l'essence sur les tas de bois, et de la fumée de moteur de tronçonneuse et de souches qui flambent jusqu'au soir. En fin d'après-midi les biches sous le soleil rougeoyant qui longent les lisières. Et chez eux la tête du sanglier accrochée au-dessus la cheminée.

Notre collège il était dans les champs. Guigneville. Y'avait un grand parking on faisait des tours en scooter ou rien du tout on attendait. Et quand je rentrais la nuit sur les petits chemins, y'avait une chouette planquée dans le tilleul.

3.

Au collège. Tout commence en Hongrie pour Politzer. Révolution des conseils. Révolution ratée. Georges doit quitter la Hongrie, traverse l'Allemagne, rencontre Freud, arrive en France, rentre au parti communiste, passe l'agrégation de philosophie, se place parmi les cinq premiers. Pourfendeur de l'idéalisme, attaque Bergson, veut de la psychologie mais concrète, de la philosophie mais pour les ouvriers, dogmatique, provocateur, prêt à renverser des montagnes. Rencontre avec sa deuxième femme, Marie dit « Maï ». Puis les universités ouvrières. La guerre. Résistance, arrestation par les brigades spéciales, torture pendant deux semaines, mort fusillé au Mont Valérien, 1942, Maï meurt à Auzschwitz du typhus, 1943. A Paris il n'y a pas de collège qui s'appelle Politzer.

Des élèves m'ont parlé du parc de la Courneuve, et des arbres. C'est vrai qu'ils sont beaux les arbres ici. Toute l'année je les ai regardé, et j'ai attendu impatiemment le mois de mai.

4.

Casquette John Deer, Gobelin se gratte la tête, il est bien embêté parce que son pick-up est de travers dans le fossé. Qu'il est tard, qu'il peut pas compter sur ses potes qui se grattent aussi la tête et qui tiennent pas droits. La forêt est paisible dans la nuit.

Que c'est beau quand tu regardes la lune qui vient derrière les cimes. Et puis les rochers de grès. Un majestueux tas de caillasses, encastrés, amoncelés au milieu des pins et des chênes. Et ben c'est beau. Tu t'attends pas à voir ça aussi près de Corbeil-Essonne. Et ben si. Max il est tombé d'un de ces rochers. Il s'est pété le genou en quatre. On a du l'hélitreuiller. Banlieue cachée, encuvée. Les coups pleuvent. Quand il pleut en mai, les chênes sont chargés de verdures et de flotte. Ça gonfle de partout. L'herbe se transforme en grosses mottes vertes. Ça fait du bien de voir cette nature domestiquée, aussi carrée que des tours, se dégager et prendre un peu d'ampleur. La pluie du printemps est une promesse unique en son genre. Ciel noir sur le plateau. Soir. Pour peu qu'il y ait de l'orage, ce n'est même plus noir mais une profondeur étrange, le secret d'un gouffre. Quel long voyage pour revoir cette forêt. Traverser les branchages, arriver au début de tout, et rien comprendre de plus.

5.

Marges Nord-Est. Stations. Les tours, les petits parcs entre les tours, les boucheries sri-lankaises, les fast-food tamoul, le 8 mai 1945 place centrale. D'autres segments. Foot, barbecue dans la cité, cris, théâtre, cross, quad, médiathèque, fête des voisins, avant on voyait la tour Eiffel mais plus maintenant, les avions, rechercher une des fusées qui décollent secrètement comme dit Bryan de la 3ème6 dans son poème :

« J'habite à la Courneuve

Je suis le seul en France, tous les autres sont partis dans l'espace car j'ai vu plusieurs fusées qui décollaient.

J'habite à la Courneuve

je veux rejoindre les autres, mais il faut trouver une fusée

c'est pour cela que je vais partir à sa recherche. »

Paris et sa banlieue Yann il connaît bien. Les missions, les déplacements, l'astreinte, le tour de la ville. Il fait de la maintenance chez Samsung. Entendre le chien toute la nuit. Hurlements sur la plaine. Mottes de terre à perte de vue.

Qui sont les héros ici ?

6.

Dans le cabanon de chasse. Yann s'est mis à l'écart. Plus personne l'écoute de toute façon. Plus tard, à l'aube, il défoncera la vitre à coups de pieds, ils se mettront à plusieurs pour le calmer, il se coupera la jambe. Pour l'instant il est dehors, le long des haies qui bordent le cabanon. Il les entends gueuler. Il regarde la clairière et les arbres dans l'obscurité. Les ruches dans le coin là-bas. Il respire un bon coup, il rote, sort une cigarette.

Nuit bleue. Cette clairière n'a pas bougée depuis 34 ans. L'âge de Yann. Et depuis le temps que son père l'emmène à la chasse, il a toujours connu ce cabanon. Indiscernable nuit du cabanon. Cimes, traquenard. Il fait le tour du cabanon.

7.

Cette espèce de confusion. Cette façon de se perdre chez soi. On se perd parce qu'on connaît bien. On connaît trop. On croit qu'il y a un secret à percer à la longue, forcément, une intrigue qui régit ce décor immuable. Mais non. On pense à rien. On avance comme des demeurés là où on a toujours plus ou moins marché. On s'assied parce qu'on est crevés et on regarde

ces avalanches merveilleuses

de nos villages

de nos grandes avenues

de nos cités, places, ronds-points,

épiceries et marchés grandioses.

Faut apprendre à raconter son bled. Rien que savoir un peu le décrire face à un monde qui le résumera pour lui donner l'allure et la place dont il a besoin dans la hiérarchie des territoires.

Savoir raconter sa terre, pour lui dire tout le mal qu'elle nous a fait, notre déception de la voir faire la même gueule imperturbable depuis tout ce temps. Savoir raconter la beauté qui existe dans le moindre recoin. L'enchantement intime de ce bout de terre de rien du tout.

La fierté d'être à la périphérie, sens du chez-soi. Le simple quartier et le quartier dans le cœur. Terrain, territoire, classe sociale. Force pour les épreuves futurs. Mémoire.

Stations périphéries lointaines. La terre change. Ombrage. Nos lignes et nos entrelacements finissent par nous perdre. Nous avançons.

8.

« La vraie beauté d'un paysage ne dépend jamais de sa beauté immédiate. Il faut qu'elle tienne, cette beauté, qu'elle soit la même après des années de fréquentation. »

Georges Perros