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La Commune de Paris sur les écrans rouges (et noirs)

(ou les représentations de la Commune par le mouvement ouvrier français au XXième siècle)

À force de dire et répéter que le cinéma français est peu historique et qu’il a généralement omis d’évoquer par de grandes fresques et des films populaires les pages glorieuses et les pages honteuses de l’Histoire de France, on en vient souvent à ignorer ce qui se passe dans ses marges. La représentation de la Commune de Paris est à ce titre un cas d’école.

Certes, on ne peut revendiquer en France l’équivalent des films soviétiques consacrés à la Commune (La pipe du Communard, La Nouvelle Babylone) et l’on connaît surtout, pour le mouvement ouvrier français, l’effort que celui-ci a soutenu pour mener à bien la réalisation de La Marseillaise (1938) de Jean Renoir. Au XXème siècle, aucun grand producteur privé ne s’est lancé dans une production sur la Commune de 1871 et en 1951, l’État se permettait encore d’interdire la distribution d’un court-métrage du PCF consacré à l’événement. Dans les décennies suivantes, on relèvera seulement que Le juge et l’assassin (1976) de Bertrand Tavernier est situé entre les massacres de la Semaine Sanglante et la naissance du syndicalisme, que le Van Gogh (1991) de Maurice Pialat se permet une allusion à la Commune ou que le film danois présenté à Cannes en 1987, Le Festin de Babette de Gabriel Axel, narre l’installation et le travail d’une servante française réfugiée au Pays-Bas après la guerre civile et la répression de 1871.

Le mouvement ouvrier français pris dans sa pluralité, c’est à dire reflétant ses sensibilités anarchistes, socialistes et communistes…, présente un bilan moins ténu et plus glorieux. À peine créée, la première coopérative ouvrière de l’histoire du cinéma, Le Cinéma du Peuple, soutenue par les libertaires, les syndicalistes révolutionnaires de la CGT et une loge maçonnique, produisit La Commune (1914), largement réalisé par le cinéaste anarchiste espagnol Armand Guerra.  Cette reconstitution fictionnelle qui évoque les débuts de la Commune et s’achève par des vues d’anciens communards (dont Nathalie Lemel, Zéphyrin Camélinat et Jean Allemane) devait précéder un second volet narrant la Semaine sanglante. L’éclatement de la Première Guerre mondiale empêcha la réalisation de ce film et précipita la belle coopérative dans un long oubli.

À partir des années 1920, le jeune parti communiste prit en charge, pour une large part, l’héritage de la Commune. En 1923, un des quatre « Films Humanité » est intitulé L’anniversaire de la Commune tandis qu’en 1934, une Manifestation au mur des Fédérés est réalisée par l’AEAR (association des écrivains et artiste révolutionnaires). Les deux titres sont aujourd’hui invisibles, ce qui n’est plus le cas pour le premier film du Service cinématographique de la Fédération de la Seine du Parti socialiste, La Grandiose Manifestation au Mur des Fédérés, le 19 Mai 1935, que vient tout juste de restaurer la Cinémathèque suisse. Cette belle captation de la « Montée au mur » reflète à la fois la force montante du Front populaire et les positions de la gauche de la SFIO (alors regroupés autour des partisans de Jean Zyromski et Marceau Pivert). En 1937, une équipe de techniciens et d’artistes communistes (dont Jean-Paul Dreyfus/ Le Chanois) réalise quant à elle Hommage à la Commune, une sorte de docu-fiction se déroulant à Belleville et Ménilmontant et dans laquelle on assiste à la préparation par la cellule Zéphyrin Camélinat de la manifestation du mois de mai. Comme dans le film de 1935, s’y reflète une part des revendications et préoccupations du mouvement ouvrier de l’époque – guerre d’Espagne comprise. Pour les 150 ans de la Commune, toujours grâce à la Cinémathèque de Lausanne, il est maintenant possible de voir ce film.

En 1951, le cinéaste et ancien volontaire des Brigades Fabien, Robert Ménégoz tourne pour le PC La Commune plus haut évoqué, avec une musique de Joseph Kosma. Ce documentaire soigné et inventif ne reflète plus cette fois le contexte du Front populaire mais bien le climat de guerre froide. Dans la France de l’immédiat après 1968, les nouveaux groupes de cinéastes militants ne semblent pas se donner comme priorité des documentaires historiques sur la Commune de Paris, étant absorbés par une tache immédiate : s’implanter dans les masses et préparer la Révolution. Des films amateurs vont cependant capter la grande manifestation du mois centenaire et sa floraison de drapeaux rouges.


Tangui Perron
tanguiperron@peripherie.asso.fr