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Les vies prolétaires

Ce  projet à pour point de départ une observation et une réflexion nées de la pratique des séances « Histoire d’un film, mémoire d’une lutte » de 2005 à 2008. Le succès de ces tables rondes et restitutions a été triple : redécouverte de conflits sociaux oubliés auprès de publics très divers, circulation d’une parole de témoins et d’une parole d’experts sous forme d’atelier, mise en avant du rôle de l’image comme élément déclenchant des témoignages mais aussi comme document historique (pouvant contredire les témoignages).

Ce second cycle de tables rondes, « Les vies prolétaires », a pour but, toujours à partir des films, de faire revivre non pas des conflits mais de suivre des itinéraires d’ouvrières et d’ouvriers ou de fils de prolétaires (que ceux-ci le soient restés ou non) et d’analyser ce que l’image – la leur ou celle qui les a touché intimement – a provoqué en eux. Ces histoires singulières nous permettront de renouer avec une histoire populaire.

Tangui Perron

Si l’on sait que, historiquement, la Seine-Saint-Denis est une terre d’immigration, sait-on combien aussi elle fut un lieu de refuge, d’accueil et de solidarité ? Après le 11 Septembre 1973, un nombre non négligeable des 10 à 15 000 réfugiés politiques chiliens est passé par le département – du foyer des jeunes travailleurs de Bobigny à la ville de Bondy… Et beaucoup y sont restés. 

Secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, Henri Krasucki (1924-2003) est déjà un haut responsable cégétiste et communiste quand il accède au poste de dirigeant de la confédération.

Annick et Luc Jaume sont respectivement nés en 1928 et 1926 dans les côtes du Nord en Bretagne, elle dans un milieu traditionnel, lui dans une famille militante. Quittant une région alors pauvre pour travailler à Paris, leur premier combat, à l’instar de centaines de milliers de migrants de l’intérieur, fut d’obtenir un logement digne.

Cette 8ème édition des Vies Prolétaires entend revenir sur la grève – victorieuse – de l’usine Citroën-Aulnay d’avril et mai 1982. Les revendications de ce conflit d’OS en grande majorité d’origine étrangère furent centrées sur des questions de dignité et de reconnaissance  de la valeur de leur travail.

L'usine électronique Sonolor de la Courneuve, reprise après la guerre par un patron entreprenant et paternaliste (de combat?), fut revendue au groupe ITT au début des années 1970; la multinationale américaine transféra une large part de la production en Tunisie dès 1978. Les salariés se lancèrent alors, à partir du 23 janvier 1979, dans une série d'action et une longue occupation (5 mois), bénéficiant du soutien de leurs syndicats, de la municipalité, du département et de nombreux salariés de la Seine-Saint-Denis.

Occuper une usine près de deux ans - comme ce fut le cas avec Ideal-Standard à Aulnay-sous-Bois de d'octobre 1975 à juin 1977 - peut paraître aujourd’hui surprenant, voire impossible. Durant les années 1970 en Seine-Saint-Denis, ce type d’action n’était pourtant pas exceptionnel, comme en témoignent les conflits concomitants de Grandin à Montreuil, Triton à Bagnolet, Chaix à Saint-Ouen…

De 2007 à 2010, en montrant à huit reprises l’exposition Bidonvilles en Seine-Saint-Denis et en projetant de très nombreuses fois, en Seine-Saint-Denis et en région parisienne, Etranges étrangers (1970) de Frédéric Variot et Marcel Trillat et … Enfants des courants d’air (1959) d’Edouard Luntz, nous nous sommes rendu compte combien l’image pouvait faire naître les témoignages et combien il était utile de faire ressurgir une parole enfouie pour connaître la réalité des bidonvilles, phénomène autrefois massif en banlieue (et réapparaissant aujourd’hui).

Né en Algérie en 1946, Youcef Tatem a toujours vécu en Seine-Saint-Denis, à Noisy-le-Sec et Bobigny. Ses très diverses pratiques cinéphiliques, entamées dès le plus jeune âge, sont l’indice d’une cinéphilie populaire en banlieue, socle aujourd’hui oublié des politiques culturelles municipales. Passé d’une cinéphilie débridée à l’éducation populaire et au militantisme politique et associatif, le parcours de Youcef Tatem est celui de toute une génération qui liait émancipation culturelle, projet politique et émancipation humaine.

Une lutte peut en cacher une autre, ainsi que tout un train de mobilisations. Si aujourd’hui le long conflit des foyers Sonacotra (1975-1980) est en passe d’être bien connu (mais il y a encore des recherches à poursuivre au niveau des mobilisations locales), les luttes  antérieures, menées dans des foyers aux sigles divers (Soundatia, Assotraf, Adef…), sont aujourd’hui méconnues, alors qu’elles ont largement contribué à faire découvrir les réalités de l’immigration – et pas seulement au niveau du logement.

En mars 1938, mandaté par le journal Regards, Willy Ronis réalise une série de clichés dans l'usine Citroën-Javel occupée par ses ouvrières et ouvriers. Publiée plus de quarante plus tard, une de ces photos, celle de la militante Rose Zehner haranguant la foule des grévistes, va devenir une icône du Front populaire et du mouvement social.