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Le territoire des images : pratique du cinéma et luttes ouvrières en Seine Saint-Denis (1968-1982)

 

 

Intégrer le cinéma dans le champ de l’histoire est aujourd’hui une chose banale, essentiellement, pour la France, grâce aux travaux pionniers de Marc Ferro et Pierre Sorlin (1). Cela l’est un peu moins dans celui de l’histoire sociale, et c’est encore relativement inhabituel dans le champ syndical. Pourtant, au-delà des classiques ciné-débats et des fonctions d’illustration, de commémoration ou d’agitation assignées aux films, le cinéma s’avère un outil très précieux pour pénétrer au sein de cultures ouvrières et politiques. Il faut pour ce faire renouveler les pratiques et dispositifs de projections et inventer de nouvelles relations avec les protagonistes des luttes et des films, sans les considérer comme de simples et uniques témoins.

L’expérience présentée dans les lignes qui suivent, sous le titre générique « Histoire d’un film, mémoire d’une lutte », se définit d’abord comme une série de tables rondes tenues aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis depuis 2005 (2). À partir de celle-ci s’est développée une collection de livres-dvd (3). Enfin, différentes séries de projections publiques ont eu lieu, majoritairement au sein des cinémas municipaux ou associatifs de la Seine-Saint-Denis et de la région Ile-de-France. Ces démarches se contaminant l’une l’autre n’ont pas le même degré de scientificité. Toutefois nous avions l’ambition d’organiser tant la confrontation des luttes et de leurs images que la mobilisation des mémoires à partir de ces mêmes images pour fabriquer des matériaux d’histoire. Le travail d’historien précède ainsi,  côtoie et parfois récupère le travail d’animateur mémoriel et l’engagement militant ou pédagogique. Il est vrai qu’une assez longue expérience dans ou à côté de différentes structures de la CGT (4) nous a amené à constater que le cinéma était assez généralement réduit à une fonction d’illustration ou de commémoration et, plus rarement aujourd’hui, d’accompagnement et de renforcement des luttes. Le titre donné au cycle de tables rondes puis à la collection revenait à proclamer l’historicité du cinéma en même temps qu’à suggérer que les luttes avaient besoin de la trace des images pour être écrites, quitte à raviver, bouleverser ou contredire la mémoire des acteurs de la lutte. Cependant, avant de rendre compte de ce que ces expériences peuvent apporter à l’histoire du mouvement ouvrier et à une histoire sociale des images, ainsi qu’à l’histoire de la banlieue parisienne, il semble nécessaire d’exposer à la fois les relations qui doivent être instaurées entre les témoins-acteurs, les cinéastes et les chercheurs, les dispositifs de projection et, enfin, une problématique des sources. 

Témoins - acteurs, cinéastes et chercheurs : défense des alliances impures

 

Avec qui écrire la double histoire des conflits et de leurs images ? Avec les grévistes, les syndicalistes et les militants qui ont vécu et fait l’histoire d’un mouvement. On peut ainsi solliciter ces acteurs, non seulement en tant que témoins mais aussi, pour certains, comme les pionniers d’une histoire qu’ils ont commencé à écrire, en archivant les premières traces du conflit (telle ou telle collection de tracts puis tout ce qui s’y ramène) et en gardant la mémoire parfois très précise des faits. Les salariés peuvent être les experts a posteriori de leurs propres luttes comme ils l’ont souvent été durant le conflit.

Parmi les personnes qui ont « fait » une grève se trouve une diversité d’hommes et de femmes (on verra plus loin que la différence compte) : ceux et celles qui participent à une grève pour la première fois et des syndicalistes expérimenté(e)s, ceux ou celles qui privilégient l’action syndicale et d’autres l’action politique, les membres d’un comité de grève ou d’un comité de soutien…, des expériences qui fondent autant de mémoires différentes (5). Toutefois ceux qui ont eu des fonctions de représentation durant le conflit, ceux qui prennent la parole dans les réunions et les assemblées générales sont assez souvent ceux qui gardent la parole par la suite. Le danger est alors d’être confronté à des « témoins officiels », à des « historiens de leur propre mémoire » ou à des « capitalistes de la mémoire » acceptant parfois difficilement les récits des chercheurs qui n’ont pas fait ni vécu l’événement, voire, c’est un comble, n’étaient pas nés durant son déroulement.

En retour, les chercheurs doivent admettre que la pâte parfois rétive des témoins est capable non seulement de rendre sensible ce que l’archive classique ignore mais aussi de révéler des faits et des analyses qui peuvent enrichir grandement ou contredire leur problématique. Il serait sans doute profitable, également, même si cela peut présenter plusieurs inconvénients, que les historiens et sociologues du mouvement ouvrier soient plus explicites sur leur parcours et leur part d’héritage politiques qui pèsent toujours sur le choix de leur sujet et sur ce qu’il convient parfois d’appeler leurs partis pris, y compris dans le traitement ou l’évitement de certaines archives.

Enfin, l’histoire des films et l’histoire des luttes, avant qu’elles ne se rejoignent en une histoire globale, peuvent aussi être écrites en sollicitant les témoignages des cinéastes qui ont filmé les conflits sociaux. Riches en anecdotes de tournage et précis sur les contraintes techniques, ces témoignages sont d’autant plus importants que là aussi, les parcours politiques et sociaux sont révélés, comme sont précisés les auteurs de la commande s’il en existe une et les réactions à la réception du film. D’autre part, les cinéastes sont souvent les meilleurs informateurs pour remonter la piste d’une archive filmée, quand ils ne sont pas les dépositaires directs d’une copie unique (6).

Lors des tables rondes, ces trois registres de parole (celles des acteurs sociaux, des chercheurs et des gens d’images) sont d’autant plus féconds qu’ils sont traités à égalité et que leur frottement ou leur confrontation sont sollicités et organisés.

Dans le cadre des projections publiques d’« Histoire d’un film, mémoire d’une lutte », l’image peut intervenir tant comme preuve allant à l’encontre de la mémoire des acteurs, souvent riche en occultations, que comme déclencheur ou libérateur de paroles et de témoignages. Les appréhensions et les méfiances s’estompent devant les images qui raniment les souvenirs ; créant une communauté de spectateurs, elles peuvent, le temps d’une rencontre, recréer le collectif des grévistes. Il existe également un rapport dialectique entre la salle des spectateurs-acteurs et l’image projetée, puisque cette dernière montre des acteurs et des lieux qui peuvent être rapidement et spontanément identifiés, par re-connaissance et émulation. Le fait qu’une communauté se reconnaisse à l’écran – et se recrée dans la salle – est pertinemment nommé par l’historien François de la Bretèque « rencontre émotionnelle » 7. L’image fait donc accoucher la parole qui, elle-même, donne partiellement sens à cette première (8)... 

Tables rondes « Histoire d’un film, mémoire d’une lutte » 2005-2008 (9)

1ère édition : La grève de 1982 aux usines Citroën à Aulnay (20/1/2005)

2e édition : La grève de 1979 à l’usine Alsthom de Saint-Ouen (23/3/2005)

3e édition : Autour d’Étranges étrangers (22/6/2005)

4e édition : La manifestation du 23 mars 1979 à Paris (19/1/2006)

5e édition : Radio Lorraine Coeur d’Acier (5/12/2006)

6e édition : Les luttes des travailleurs du Livre (9/2/2007)

7e édition : La lutte des Grandin à Montreuil (7/6/2007)

8e édition : La lutte des Rateau-La Courneuve en 1974 (27/11/2007)

9e édition : La Lutte des travailleurs de Penarroya à Saint-Denis (20/2/2008)

10e édition : 1968 et les luttes dans l’automobile (20/05/2008)

Encore faut-il distinguer ici deux types de projections. Celles qui ont lieu au sein des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis lors des tables rondes sont intégrées au sein d’un dispositif qui favorise les paroles des historiens et sociologues et celles des témoins-acteurs et des cinéastes. Les extraits de films et de rushes, montés à Périphérie (par Julien Pornet) et montrés de manière discontinue, permettent tant l’analyse des images que les échanges entre les intervenants et le public. En dernière partie de séance sont aussi montrées des photographies en regard des productions filmiques (10). Lors des projections dans des salles de cinéma, les films sont par contre, dans la grande majorité des cas, présentés dans leur intégralité et choisis en fonction d’une relative accessibilité pour un public élargi. L’analyse, brève, se borne alors à donner quelques clés et quelques éléments de contextualisation, dans l’espoir que l’essentiel se passera dans la salle, après la projection, au sein d’un public qui a souvent un lien direct, affectif, avec le film (11). Si ces projections sont pensées comme la restitution de ce qui a été montré et découvert lors des tables rondes des Archives départementales, il n’est pas rare que des témoignages et analyses inédits viennent enrichir la connaissance du conflit et du film qui l’a couvert : la notoriété éventuelle du cinéma et sa proximité avec l’ancien lieu du conflit attirent un public nouveau. Toutefois, dans les deux cas, il arrive que des témoins, par « pudeur » ou par volonté de « ne pas nuire à la cause » ou aux souvenirs plus ou moins glorieux de la grève, réservent leur témoignage à l’animateur-historien uniquement, après la séance, et en marge du lieu de projection. Ces confidences faites « sur le trottoir » sont plus difficiles à utiliser par la suite.

Achevons cette défense des alliances impures par deux remarques, quasi marginales, mais prolongeant notre réflexion sur la nature et parfois la fécondité de ces liens. Au sein de la « trinité laïque » évoquée plus haut, il peut en effet être intéressant d’observer les relations bipartites. Le couple chercheur-témoin ne se résume pas au face-à-face inégal que l’on observe lors des conférences ni à celui de l’écoutant et de l’écouté lors des entretiens. Les recherches d’archives et recueils de témoignages peuvent être de plus menées par des personnes d’un statut différent. L’écrivain Hervé Delouche a ainsi écrit une histoire de l’usine Rateau de La Courneuve dans le cadre d’une commande du Comité d’entreprise (CE) à majorité cégétiste, commande dont s’était désolidarisée la direction (12). Syndicats et CE sont parfois les premiers à écrire l’histoire de leur entreprise et cette volonté est déjà la marque d’une résistance : écrire l’histoire d’un site pour en assurer la pérennité 13. Venant de l’extrême gauche, Hervé Delouche s’est pourtant soumis de bonne grâce, discrètement, à la double culture d’un groupe homogène, syndicalo-politique (CGT et PCF) et professionnelle, d’ouvriers qualifiés, largement majoritaire dans l’usine. Lors de la table ronde aux yeux des nombreux anciens Rateau, l’écrivain fait figure d’allié. C’est peut-être cette hégémonie professionnelle et, également, une sorte d’ouvriérisme universitaire qui a amené Xavier Vigna à omettre « les gens des bureaux » quand il a présenté les effectifs globaux de l’entreprise (14).

Bien au-delà de nos expériences, d’autres collaborations entre cinéastes, chercheurs et salariés ouvriers peuvent se révéler de longue portée, comme dans le cadre des groupes Medvedkine et après même l’existence des collectifs de Besançon et Sochaux (1967-1974). Ce n’est qu’aujourd’hui qu’est évoqué le rôle de la sociologue Francine Muel-Dreyfus, compagne de l’opérateur et cinéaste Bruno Muel, comme soutien et conseil au collectif de Sochaux (15). C’est par l’intermédiaire de celui-ci que le sociologue Michel Pialoux est entré en contact avec les cinéastes et ouvriers du groupe de Sochaux, dont Christian Corouge, OS à Peugeot (16). Tandis qu’avec le concours de Stéphane Beaud, ses travaux se révèlent parmi les plus importants de la sociologie de la classe ouvrière ces dernières décennies, quelques-uns des anciens membres ou des ouvriers proches des soutiens des groupes Medvekine affirment une expression scientifique ou culturelle (17). Ajoutons, de manière plus anecdotique, que de nombreux échanges avec un de « nos fidèles spectateurs » en Seine-Saint-Denis nous ont conduits sur la piste de liens féconds entre certains membres des groupes Medvedkine (Chris Marker, Bruno Muel…) et de jeunes militants de l’émancipation culturelle et sociale en Seine-Saint-Denis (18).

Une histoire sociale du mouvement ouvrier utilisant largement les images a ainsi tout à gagner de ces alliances impures, non exclusivement académiques en tout cas, comme du croisement des réseaux militants, associatifs et scientifiques, en des lieux et moments susceptibles de faire émerger témoignages et analyses. Elle revêt aussi une dimension collective. 

 

Filmage, montage et projections : richesse de la problématique des sources

 

Par-delà les projections, il est nécessaire de prendre en compte l’histoire matérielle des films eux-mêmes et de leurs supports. Savoir si le film a été tourné en 16 mm, super 8, en vidéo ou plus rarement en 35 mm renvoie à des choix financiers, mais aussi politiques, à l’histoire différente des collectifs de réalisation. Tourner en Super 8 (quand on est un groupe politique) revient à faire le choix d’une certaine marginalité ou d’une sorte d’avant-garde revendiquant l’expérimentation esthétique et politique. Choisir ces types d’appareils légers serait déjà donner « la parole à la base » ou même effacer la frontière entre professionnels et amateurs, si ce n’est entre filmant et filmés. Au début des années 1970, il peut en être de même pour la vidéo (mais les premières caméras étaient encombrantes) à moins qu’il ne s’agisse d’un pari sur l’avenir, alors que l’on entrait dans l’ère de la « communication » (19). A contrario, filmer en 16 mm et surtout en 35 affirmait le choix d’une conception professionnelle du cinéma. En outre, les lieux de la conservation des bobines et des bandes, l’histoire de leurs transmissions ou de leur perte, sont riches d’enseignements. Accepter de confier ses archives à telle institution est aussi un acte politique. Savoir que c’est telle personne qui au sein d’un groupe aujourd’hui disparu a fait le choix de conserver durant des décennies des archives films, c’est parfois, au-delà des histoires particulières, remonter à la source d’un conflit politique plus ou moins larvé.

Il nous semble également que les rushes, souvent négligés par les lieux de conservation et les chercheurs, sont aussi des matériaux très riches pour les historiens. Avec les rushes, les chercheurs sont confrontés à des images au plus près d’un mouvement social, sans que le réalisateur, le monteur ou l’organisation ait eu l’occasion d’imprimer leur marque définitive, d’où leur importance (20). Une première étude des rushes sur le conflit de l’usine Rateau de La Courneuve, présenté comme exemplaire par la CGT et le PCF et aujourd’hui pensé comme tel par la plupart de ses protagonistes, nous a ainsi permis de pénétrer au sein des contradictions, piétinements et hésitations d’une lutte de longue durée – aspects inévitables pour toute lutte d’une telle ampleur mais ne correspondant pas aux canons des représentations militantes. Il y aurait ainsi une histoire à écrire des films réalisés pour la CGT mais non montrés, ou non montés ou encore remontés (21). La confédération n’a d’ailleurs pas l’apanage de ce type de pratique (22).

Remonter à la source des images de luttes ou à leur absence permet de mieux comprendre les relations entre mouvement ouvrier et cinéma et éclaire en particulier les stratégies politiques et médiatiques des groupes (au-delà des actes de censure ou d’auto-censure). L’existence de ces images participe aujourd’hui à la mémoire des conflits au sein de l’opinion, au-delà du premier cercle des grévistes (et parfois aussi à un certain bégaiement de la recherche). Ainsi certains groupes politiques, même modestes, ont eu une intense activité dans le domaine cinématographique, tels Cinélutte et Révolution Afrique, et ont pris beaucoup d’images sur différentes mobilisations, ce dernier groupe organisant par ailleurs de nombreuses projections dans les foyers. D’autres ont fait au contraire le choix de ne produire aucune image et peu d’archives, comme l’UCFML, le PCMLF ou le PCR (ml). Leur crainte de la répression et leur goût de la clandestinité ne sont pas la seule explication : les membres de Révolution Afrique, eux aussi, étaient clandestins (23). La Gauche prolétarienne, sans produire directement des images, organisait des événements spectaculaires en utilisant souvent le capital symbolique de certains grands artistes et intellectuels, ce qui provoquait un intérêt médiatique parfois de très grande ampleur (24).

S’interroger sur la médiatisation des luttes, c’est aussi aborder la concurrence des luttes entre elles au niveau même des images, mais aussi l’occultation des défaites. Si la première occupation de l’usine électronique Grandin à Montreuil a donné naissance à un film et plusieurs témoignages (25), la seconde occupation, aussi longue, mais se terminant dans l’échec et l’amertume, n’a laissé que peu de traces, durant le conflit et après, au point qu’il est difficile d’écrire cette histoire. Sur la même commune de la Seine-Saint-Denis, il semble que l’intérêt de Cinélutte (alerté par le cinéaste Eric Pittard) pour l’occupation de l’imprimerie Darbois ait été en partie motivé chez ce groupe d’extrême gauche par la volonté de faire un contrepoint au conflit Lip qui bénéficiait d’une très grande couverture militante et médiatique. De manière plus nette à cette époque, les luttes de la CGT et du PCF en Seine-Saint-Denis (Rateau, puis Grandin et Idéal-Standard à Aulnay), se préoccupaient également d’être des contremodèles politiques et médiatiques vis-à-vis du conflit Lip – ce qu’a bien saisi Chris Marker dans le commentaire du Fond de l’air est rouge (26). De même, les reprises du travail après les conflits s’effectuent suivant des mises en scène passionnantes à étudier. À l’opposé en tout point de la reprise du travail aux usines Wonder de Saint-Ouen en 1968, se succèdent en effet les reprises aux usines Rateau en 1974, Grandin en 1975 ou Citroën-Aulnay en 1982. Pour ces trois fins de conflits, la présence des principaux dirigeants de la CGT aux portes de l’usine s’accompagne de celles des photographes et cameramen travaillant pour la confédération. La Vie Ouvrière consacre en outre une large place à ces conflits. À chaque fois un meeting précède la rentrée massive et groupée des ouvrières et ouvriers, drapeaux syndicaux en tête. À Aulnay, la reprise se fait au son du tam-tam porté par les ouvriers immigrés, tandis les délégués, anciennement menacés de licenciements, sont placés en tête du cortège. 

 

Silences et questionnements

 

Après dix tables rondes (27), de nombreuses projections et deux publications, plusieurs questions se situent aux confins de l’histoire politique et anthropologique du mouvement ouvrier.

Nous nous sommes d’abord heurtés à différents types de silences. De manière paradoxale pour l’histoire du département de la Seine-Saint- Denis, nous avons ainsi été confrontés au « silence des communistes » (28). Celui-ci semble relever de deux origines. Après l’écroulement du modèle communiste, l’éparpillement et les tensions nés de cet éclatement, nombre de militants ou d’anciens militants optent pour l’abstinence testimoniale, refusant de « laver ainsi son linge sale » dans nos rencontres publiques. Plus fondamentalement, ce silence relatif a aussi une origine « léniniste ». Certes, le parti se devait de diriger les organisations de masse qui lui étaient proches, mais l’indépendance syndicale, au moins en apparence, devait également être respectée. L’argument suscite une position de retrait politique au sein d’assemblées qui privilégient les luttes ouvrières et les mobilisations syndicales. Sur ce dernier point, on peut par ailleurs relever une attitude similaire parmi les militants de Lutte Ouvrière, aujourd’hui assez bien implantés à l’usine Peugeot-Citroën d’Aulnay et dans certaines usines de la métallurgie. Chez les anciens militants maoïstes qui n’ont pas renoncé à s’exprimer politiquement, il en est autrement : on peut mesurer tout le ressentiment qu’ils avaient contre le PCF et leur utilisation politique de certains mouvements sociaux. Leurs interventions souvent tranchées lors des projections ne sont pas sans évoquer les prises de parole de naguère au sein des assemblées générales – alors que se dessine aujourd’hui un relatif retour de mode du maoïsme (29).

Le silence des femmes est d’un tout autre ordre, comme le montrent trois cas. Pour préparer la table ronde sur Grandin, nous nous sommes heurtés à la difficulté de trouver des témoins. La plupart des ouvrières qui travaillaient au sein de l’entreprise montreuilloise étaient très jeunes, beaucoup avaient entre 16 et 17 ans alors que la majorité était encore fixée à 21 ans, elles étaient donc sous l’autorité de leurs parents. Elles se sont mariées après cette première expérience professionnelle et ont donc changé de nom tandis que les déménagements en province paraissent avoir été assez nombreux. Les conditions de travail (mauvaises), la faiblesse des salaires et les gestes demandés au sein de cette usine produisant des appareils électroniques (radios et télévisions et radiocassettes) permettent difficilement de garder une mémoire positive du travail (9 heures par jour et 45 heures par semaine au début des années 1970) (30). Si le premier conflit s’est soldé par une réouverture de l’usine avec une reprise partielle des effectifs, le second s’est achevé dans un certain marasme et une relative indifférence – l’usine fermant définitivement ses portes. Contrairement au premier conflit, la mémoire collective de cette grève avec occupation paraît douloureuse, voire impossible. Surtout, excepté la première longue grève, opiniâtre, qui eut ses moments joyeux et parfois héroïques, un système patriarcal au sein de l’usine et dans les familles, s’il provoqua colère et indignations, fit obstacle au développement d’une conscience de classe et/ou féministe. Ainsi, à une jeune fille qui avait perdu deux doigts sur une machine il fut proposé un curieux arrangement : le patron – qui avait pour coutume de déjeuner en famille, sur une nappe à carreaux parmi ses employées – proposa à ses parents une somme en liquide… C’est par les traces écrites et les témoignages des dirigeantes et dirigeants de la première grève que nous avons pu partiellement faire remonter ces histoires, la parole ouvrière de la base étant pour aujourd’hui muette.

Le travail aux usines Rateau – même s’il y a toujours, à l’époque, un fort pourcentage de manoeuvres au sein des usines y compris à haute technicité – est complètement différent : qualifié, voire hautement qualifié, il contribue à une conscience professionnelle, doublée d’une fierté de classe (et vice et versa). Cette identité est également masculine. Ainsi à l’issue de la table ronde sur l’usine de La Courneuve, pendant laquelle seuls les éléments masculins d’un public majoritairement composé d’hommes avaient pris la parole, deux femmes se présentèrent à nous comme « femmes de Rateau ». Réduire son identité à la profession de son époux était peut-être lié à la thématique de la table ronde, mais l’une d’elles avait également travaillé à Rateau... Plus que du silence des femmes, et au-delà de cette identité ouvrière masculine, il s’agit ici d’une parole différée, puisque les femmes avaient opté pour un témoignage personnel auprès de l’animateur de la séance plutôt que pour une prise de parole en public. Enfin, lors d’une séance de cinéma sur les luttes dans l’automobile en mai et juin 1968 à l’espace 1789 de Saint-Ouen nous avons été aussi confrontés à ce même type de parole. Alors que s’était dégagé au sein de la salle un relatif consensus entre le public et l’historien présent (Nicolas Hatzfeld), y compris les anciens militants de la CGT, sur le sentiment d’amertume ou de sacrifice stratégique ressenti par la plupart des ouvriers de Renault suite aux négociations de Grenelle, deux anciennes salariées de Renault Billancourt vinrent nous trouver après le débat pour nous dire que, certes, elles partageaient globalement ce point de vue, mais elles se souvenaient surtout que, suite aux grèves de 1968, elles avaient abandonné les blouses comme les pointeuses et avaient enfin pu bénéficier, à l’égal des hommes, de stages professionnels. Cette mémoire, féminine en l’occurrence, d’après-grève, venait ainsi enrichir et nuancer un discours historique (masculin ?) sur sa signification. Elle situait aussi le conflit sur le plan de la dignité et de l’égalité.

Cette série de remarques amène à s’interroger sur la notion de « grève perdue ». À l’exception remarquable des deux luttes qui servent de bornes chronologiques à la majorité de nos recherches sur les usines occupées (Rateau en 1974 et Citroën-Aulnay en 1982 (31)), on ne peut contester que la plupart de ces luttes, si l’on considère leur objectif initial (maintenir l’emploi sur le site), aient été en effet des grèves « perdues ». Et certains échecs rendent difficile la constitution de mémoires collectives, tout du moins pas avant une période et un travail de deuil. Cela semble être le cas du très long conflit de l’imprimerie Chaix à Saint-Ouen (en tout cas dans sa totalité) ou pour le deuxième conflit Grandin. De même, le déroule- ment de certaines mobilisations traduit le poids des grèves qui avaient précédemment échoué. Ainsi, pour les deux ou trois groupes (extrême gauche et PCF) réunissant chacun environ une demi-douzaine seulement de militantes et de militants au sein de Grandin (500 employé(e)s), avant d’enclencher la grève de 1975 il fallut combattre un sentiment de fatalisme renforcé par le souvenir d’une grève ratée, au sein même de l’usine, en 1968. Mais qu’est-ce qu’une grève perdue ? Est-ce seulement celle qui n’atteint pas la satisfaction totale ou majoritaire des revendications espérées tant au niveau des appareils syndicaux et politiques que des individus (qui ne coïncident pas toujours) ? Ne faut-il pas aussi appréhender l’impact de ces luttes sur la vie d’un territoire comme à l’aune des parcours de vie ? Les grèves avec occupation, parfois très longues, et les actions spectaculaires qui les ont souvent accompagnées ont été le fruit d’un investissement très important de certains acteurs sociaux. La lutte et sa popularisation ont été l’occasion d’actes créateurs (objets de grèves, production d’images et de chants…) et de rencontres, inenvisageables dans le cadre d’une journée de travail plus ou moins répétitive et souvent sous contrôle. Une fois le deuil de la défaite passé, il arrive que les heureux moments resurgissent dans la mémoire de certains acteurs 32. Ces luttes ont de plus innervé la vie associative, politique et municipale des territoires concernés au point d’être des éléments caractéristiques de leur identité – et pour les populations impliquées, cela est plus vécu comme un élément de fierté que comme un handicap. La mémoire et l’histoire revêtent ici aussi des dimensions politiques. À ce titre, il est surprenant de constater que le dernier film de Yamina Benguigui, 93, mémoire d’un territoire (2008), non seulement présente une vision complètement a-historique du travail, mais occulte également les mobilisations collectives qui ont marqué l’histoire du territoire (33).

 

« Territorialiser les images »

 

Enfin, la série des tables rondes et nombre de projections soulignent avec force la part d’identité occultée de la banlieue et de sa fraction aujourd’hui la plus emblématique et la plus médiatisée, la Seine-Saint-Denis.

La nécessité d’appréhender les images à l’aune du territoire nous est principalement apparue suite à des observations de terrain et d’expériences concrètes dont voici quelques exemples. Lors d’une séance au cinéma de Saint-Denis consacrée aux rapports entre PCF et extrême gauche, deux militants de la LCR datèrent le début de leur militantisme à Saint-Ouen, à la sortie de l’usine Wonder, de leur vision de Reprise du travail aux usines Wonder (1968) (34). À Saint-Ouen, une nouvelle projection de ce film confirma son aspect profondément audonien, aspect généralement négligé quand sortit le film d’Hervé Le Roux, Reprise (1997) (35). Ce (presque) plan séquence reconstitue devant nous le petit théâtre de 1968 avec les figures de l’ouvrière révoltée, du permanent syndical, du militant communiste et du jeune homme d’extrême gauche… Or ces personnes évoluent non seulement dans un même espace, mais aussi au sein d’un dense réseau politique, social, voire familial. Ainsi, le jeune militant d’extrême gauche (Poulou), en plus d’être originaire de Saint-Ouen, est également le neveu du maire de la ville, Fernand Lefort, ancien résistant et figure charismatique du communisme municipal. Parmi les gars qui incitent à la reprise du travail, nombreux sont ceux qui travaillent en face des usines Wonder, au sein des usines Chaix, place forte de la CGT. Ces ouvriers du Livre (du Labeur, pour être plus précis) s’opposeront à toute tentative d’implantation des groupes d’extrême gauche aux portes et au sein de l’usine. Les deux militants d’extrême gauche cités plus haut se rabattront donc quelques centaines de mètres plus au centre, à l’usine Alsthom de Saint-Ouen, véritable « pépinière de gauchistes » selon Jean-Pierre Thorn 36. L’histoire des images militantes de Saint-Ouen ne peut ainsi se comprendre qu’en intégrant à notre connaissance son riche passé industriel et politique et la très grande diversité de ses usines (insérées au sein d’un tissu urbain lui-même très dense). Du point de vue géographique, historique et topographique, il n’y a que peu de rapport entre les usines de Saint-Ouen et Citroën-Aulnay ou Renault-Flins, usines modernes installées loin de Paris et sa première couronne.

De même, la découverte des rushes de la manifestation des sidérurgistes lorrains à Paris le 23 mars 1979 a permis de donner à cet événement une dimension territoriale plus complexe. Un regard « parisien » sur la marche était jusqu’ici privilégié et les images convoquées favorisant l’aspect spectaculaire étaient généralement sommées d’apporter la preuve des violences ou de l’origine des violences dans le centre de Paris entre casseurs, policiers et manifestants. Un aspect original et important de cette marche ouvrière partie des principaux centres sidérurgistes et métallurgiques des deux tiers de la France était alors négligé : sa dimension banlieusarde. Avant de marcher sur Paris, les manifestants se sont en effet réunis dans cinq villes de la banlieue (toutes communistes) et la population qui les accueillait entendait aussi protester contre les plans de licenciements qui s’abattaient sur la banlieue parisienne (en particulier dans la machineoutil, l’imprimerie et l’électronique). Une étude des banderoles qui commencent à se déployer dans les villes qui accueillent la marche avant qu’elle ne s’ébranle vers Paris (à Saint-Ouen, Saint-Denis, Montreuil, Pantin et Ivry) montre la force de la CGT sur un territoire, mais aussi le nombre des entreprises mobilisées parce que leur personnel est menacé d’un plan de licenciements ou d’une fermeture de site.

Les diverses recherches sur le même territoire, au sujet de luttes se déroulant approximativement au sein d’une même décennie (les années 1970), font aussi ressortir la présence importante de l’Église dans ces luttes, en tout cas de certains prêtres ou frères insérés au sein du monde et du mouvement ouvrier. Rares sont en effet les longues luttes avec occupation sans que l’on n’y retrouve des membres de l’Église jouant un rôle très actif, en particulier parmi les Dominicains. Bernard Cagne, un temps prêtre ouvrier chez Rateau, a occupé un rôle important au sein du syndicalisme des métallurgistes CGT en Seine-Saint-Denis et en région parisienne (37). Frère dominicain, Raymond Hirtz, salarié seulement à partir de l’âge de 50 ans, a également été partie prenante durant la lutte des Grandin, tout comme Bernard Lefèvre, prêtre dominicain, durant celle des Alsthom de Saint-Ouen en 1979. Ancien prêtre du Prado de Lyon et momentanément travailleur du bâtiment, Jean Bellanger a dirigé l’union locale CGT de Saint-Denis au début des années 1970, avant d’être nommé responsable du secteur immigration de la CGT à partir des années 1980, après Marius Apostolo (38). Son implication dans la vie politique et syndicale à Saint-Denis et en Seine-Denis, même s’il participa un temps à des « guerres de territoire » contre l’extrême gauche (39), a contribué à façonner les rapports entre CGT et PCF et immigration en Seine-Saint-Denis où les travailleurs immigrés sont mieux représentés qu’ailleurs au sein des appareils syndicaux et politiques (40).

Cette dense activité d’une partie de l’Église au sein du mouvement et du monde ouvriers amène à s’interroger sur les formes voisines (ou impures) de l’établissement en milieu ouvrier (41). Elle nous amène également à insister sur un aspect parfois paradoxalement négligé de l’établissement : son rapport aux lieux, l’usine, la ville, le territoire. Même après 1968, il existe en effet différentes manières de « s’établir ». Certes, Bernard Loup, d’abord objecteur de conscience, est proche de l’extrême gauche, mais il a joué un rôle déterminant en faveur de la prise de conscience et de l’organisation des travailleurs immigrés de l’usine Penarroya de Saint-Denis, sans être membre d’un groupe politique précis. De même, Mathilde Angeloni, fille de paysans italiens pauvres installés dans les Alpes de Haute-Provence, plongée dans l’ambiance et la révolte du Quartier Latin en 1968, décide de travailler et de militer en usine après les « événements ». Membre du PCF, elle joue un rôle important dans le déclenchement de la grève de Grandin en 1975 dont elle est une des leaders, avec Évelyne Vanderheym, transfuge médiatisée par le PCF de l’extrême gauche vers le parti communiste (42). Cette crypto-établie, avant le conflit, ne pouvait guère s’appuyer sur une cellule d’entreprise aux effectifs comparables à ceux de l’extrême gauche dans l’usine, même si le dirigeant Jacques Duclos y était théoriquement rattaché. Elle bénéficiait cependant d’un avantage important : l’appui d’une forte section communiste, au sein d’une ville et d’un département communistes.

Au sein de la plupart des longues grèves avec occupation de la Seine- Saint-Denis, généralement soutenues par tout l’appareil du PCF et de la CGT, on trouve donc tant des gens d’Église que des « établis », quel que soit le rapport de ces derniers avec la notion « d’établissement ». La part des militants y est toujours déterminante et leurs itinéraires, même chez les figures a priori les plus stables du mouvement ouvrier, sont généralement plus riches et plus complexes que leur identité affichée. Ainsi, si nous avons évoqué l’affrontement des luttes entre elles, il est remarquable qu’elles puissent également, au niveau des formes revêtues, se contaminer l’une l’autre et profiter de l’expérience de ces militants aux parcours si divers, comme d’exemples géographiques proches (43). Les occupations de lieux publics et les diverses opérations médiatiques ou coups de poing minutieusement préparées par la CGT, à partir de 1974, lors de la première et massive vague de désindustrialisation du département, bénéficièrent ainsi de ces expériences aux origines multiples, de la part de militants enracinés dans un territoire qu’ils connaissaient et labouraient (et où certains étaient arrivés comme en terre de mission).

Autre et dernière caractéristique de la proche banlieue parisienne, anciennement industrielle, et de la Seine-Saint-Denis en particulier : la forte proportion d’immigrés au sein de sa population. C’est aujourd’hui une banalité que de rappeler cela. Mais peut-être est-il nécessaire de répéter que pendant longtemps, il ne s’agit très majoritairement que de tra- vailleurs immigrés. Si les populations de la ville de Saint-Denis, Nanterre ou Gennevilliers comptent environ 20 % d’étrangers dès le début des années 1970, précisons que cette proportion est souvent plus importante au sein de la classe ouvrière en banlieue – et qu’elle est majoritaire, voire très majoritaire, dans certaines entreprises. 80 % des OS sont des travailleurs immigrés à Citroën-Aulnay dès l’implantation de l’usine de montage dans le département, en 1973, comme le sont 60 % des travailleurs du bâtiment à Saint-Ouen, avant même cette période. La quasitotalité du personnel d’exécution de l’usine Penarroya de Saint-Denis est aussi composée de travailleurs maghrébins et subsahariens (44). La découverte ou la redécouverte de certains films et rushes apportent la preuve par l’image de leur implication très grande dans certaines luttes ouvrières. Alors que l’histoire de l’immigration est en plein essor, il nous semble pertinent et nécessaire, hors approche culturaliste, de la lier à celle du travail et à celle du mouvement ouvrier – qui ne connaît pas, elle, une telle dynamique (45).

À côté des lieux parfois trop clos de la recherche universitaire, les salles de projection des archives, des cinémas ou des médiathèques aident à recueillir et écrire l’histoire des conflits sociaux. Faire émerger des images subalternes (telles que les rushes) qui elles-mêmes réveillent – y compris dans leurs dimensions contradictoires – et parfois contredisent des mémoires aussi considérées comme subalternes contribue à fabriquer de nouveaux matériaux pour l’histoire. Cela concourt à l’existence d’une recherche critique dans l’espoir d’être utile, assumons-le, tant au renouvellement de l’histoire du mouvement ouvrier qu’à de souhaitables mobilisations présentes et à venir. Une histoire des images du mouvement ouvrier doit autant prendre en compte la dimension territoriale des conflits sociaux qu’elles ont couverts que la mobilisation des réseaux professionnels et militants qui ont permis la naissance de ces conflits et de ces films.

Les images ont donc des racines, une généalogie et un territoire, ce ne sont pas que des surfaces planes et volatiles, des symboles ou même uniquement des « représentations ». Il importe non seulement de les dater le plus précisément possible, mais aussi, au-delà même de leur localisation, de les re-territorialiser. Outre la validité d’un dispositif, ces pratiques et recherches nous ont fait découvrir des aspects méconnus de la banlieue du Nord-est parisien. Dans ce territoire jusqu’ici en perpétuel chantier, qui a accueilli des travailleurs et des populations du monde entier, qui a vu des usines et des taudis, des bidonvilles et des foyers (ou des cités de transit) naître et puis souvent disparaître, qui a également vu se bâtir, tout en gardant un fort taux de maisons et pavillons individuels, de nombreux logements sociaux parfois rasés ou écrêtés quelques décennies seulement après leur construction, les images fixes ou animées restent des traces et des témoignages absolument indispensables. Elles témoignent également des mobilisations des hommes et des femmes sur un même territoire. Les images ne sont pas donc seulement là pour nous apporter la preuve de l’existence passée, parfois fugace, de mondes engloutis. Documents irremplaçables, spécifiquement interrogés et croisés avec d’autres sources, elles nous informent sur la banlieue aujourd’hui, bien au-delà des clichés majoritairement véhiculés ; elles nous interrogent sur notre pratique d’historiens et nous indiquent de nouvelles pistes de recherches, comme l’histoire, durant les années 1970, de ces longues occupations d’usines au sein d’un territoire industriel et communiste – en n’omettant pas le poids de l’immigration ou le rôle de l’aile gauche de l’Église. On peut alors découvrir, entre autres, que les itinéraires et engagements, inscrits dans un même espace, sont plus complexes qu’on ne le pense généralement. Les grandes ou petites mobilisations qui fondent aussi l’identité de la banlieue parisienne ne peuvent en tout cas s’appréhender qu’en les insérant très concrètement dans un territoire et en étudiant leurs images, toujours polysémiques. 

PERRON, T. "Le territoire des images : pratiques du cinéma et luttes ouvrière en Seine-Saint-Denis (1968-1982)", Le mouvement Social, Janvier - Mars 2010

1. Pour un bilan d’étape, cf. Le Mouvement Social, juillet-septembre 1995.

2. Ces tables rondes sont le fruit d’un partenariat entre Périphérie (centre de création documentaire) qui en a eu l’initiative, les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis et différents instituts CGT d’Histoire sociale. Elles sont soutenues par le conseil général de la Seine-Saint-Denis et la région Ile-de-France. Que soient ici remerciés Myriam Goncalvès, Catherine Roudé, Sylvie Zaidman, Joël Clesse et Julien Pornet et, pour les deux publications, Fanny Doumayrou et Philippe Troyon.

3. La collection a été inaugurée par la publication d’un petit ouvrage : Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 1, Montreuil sous Bois, Périphérie et Scope édition, 2007, accompagnant le film de Jean-Pierre Thorn Le dos au mur, tourné en 1979 à Alsthom Saint-Ouen, luimême enrichi de suppléments filmés (cf. le compte rendu de D. Tartakowsky, Le Mouvement Social, avril-juin 2008). Le n° 2 de cette collection est consacré au film de Marcel Trillat et Frédéric Variot, Étranges étrangers (1970), mais il élargit son propos aux conditions de logement et à certaines mobilisations des travailleurs immigrés durant les années 1970, en Seine- Saint-Denis et ailleurs, ainsi qu’aux traces filmiques de celles-ci (par exemple autour des usines du groupe Penarroya situées à Lyon et à Saint-Denis : cf. L. Pitti, « Penarroya, 1971-1972 : deux films, deux regards, une mobilisation», in Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 2, Montreuil sous Bois, Périphérie et Scope édition, 2009, p. 152 -173).

4. Cette expérience a revêtu des formes diverses : militant, salarié, bénévole et conseiller scientifique.

5. Joëlle Beurier a repéré deux sortes de mémoires se rattachant au conflit de Lip : l’une, quasi heureuse, d’un « deuxième cercle » lié aux comités de soutien ; l’autre, plus amère, appartenant aux ouvrières et ouvriers directement impliqués dans l’entièreté du conflit (« un premier cercle »). Cf. J. Beurier, « La mémoire Lip ou la fin du mythe autogestionnaire ?», in F. Georgi (dir.), Autogestion, la dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 451-465. Manifestement, dans l’abondante filmographie consacrée à Lip, le film de Christian Rouault, Lip, l’imagination au pouvoir (2007), appartient à ce deuxième cercle de mémoire, tandis que le film de Thomas Faverjon, Fils de Lip (2007), appartiendrait au premier cercle.

6. Claude Blanchet, journaliste municipal et libraire dans le sud-ouest après la défaite aux élections de la municipalité communiste d’Aulnay, a déposé son film Haya (1982) et tous ses rushes aux Archives départementales après la première table ronde consacrée aux grèves de Citroën. De même, Pierre Corman, opérateur et réalisateur, nous a mis sur la piste du film sur la grève de l’usine Rateau réalisé par Nat Lilenstein et commandé par la CGT, jamais monté ni montré, mais dont Chris Marker a utilisé un extrait pour Le fond de l’air est rouge, réalisé en 1977.

7. F. de la Bretèque, « Le cinéma, l’histoire et la mémoire locale », Les cahiers de la Cinémathèque, n° 35-36, 1983.

8. Les images animées et leurs projections ont donc un rôle testimonial et déclencheur des paroles, ré-enclencheurs de témoignages également ; il ne faut pas oublier leur impact politique et culturel au coeur même des mouvements sociaux. On sait depuis les premiers essais du Front populaire, essentiellement sur Paris, que les films, parmi d’autres loisirs, sont là pour distraire les ouvriers dans les usines occupées. Voir par exemple la biographie d’Henri Alekan sur le site de Périphérie - section patrimoine, chapitre « portraits et entretiens». Mais le cinéma militant, lui, a pour but supplémentaire de populariser des conflits, voire de galvaniser les foules, et, également, de susciter des gestes concrets de solidarité. Il peut aussi susciter des engagements et déclencher des émotions et des vocations politiques.

9. Pour une présentation complète des tables rondes, voir le site internet de Périphérie (Patrimoine). À l’exception de la 6e édition, toutes les tables rondes ont été enregistrées ; les documents projetés et les enregistrements sont consultables aux Archives départementales.

10. Nous nous appuyons essentiellement sur les fonds photographiques des archives de L’Humanité déposés par Mémoires d’Humanité aux Archives départementales de la Seine- Saint-Denis et sur ceux de la CGT (photothèque de l’IHS-CGT, Montreuil).

11. Il existe un troisième type de projections au sein des médiathèques (plus récent dans notre dispositif ). Du point de vue de la méthode, il se situe entre les projections en salles et les séances des tables rondes.

12. H. Delouche, Rateau, histoire d’une entreprise, La Courneuve, CE de Rateau, 1994.

13. Ainsi le CE d’Alsthom-Savoisienne (à Saint-Ouen) a eu une démarche antérieure et similaire à celui de Rateau en publiant en 1985 Mémoires d’usine, mémoires d’avenir

14. Table ronde n° 8 « La lutte des Rateau-La Courneuve ». L’historien a par ailleurs fait remarquer que deux facteurs ont joué pour l’issue positive de la grève : la mort de Georges Pompidou et la volonté pour le pouvoir de ne plus être encombré par ce conflit durant la campagne présidentielle ; le début de la hausse des prix du pétrole (Rateau fabriquant entres autres des turbines pour l’industrie nucléaire).

15. B. Muel et F. Muel-Dreyfus, « Week-ends à Sochaux », in D. Damamme, F. Matonti et B. Pudal (dir.), Mai-Juin 68, Ivry sur Seine, Éditions de l’Atelier, 2008, p. 329-344.

16. Le texte off que ce dernier dit dans Avec le sang des autres (1974) de Bruno Muel, et alors publié dans le journal Libération, eut à cette époque, par sa charge émotive, un impact assez important ; il ouvrit également la voie à l’exploration d’un intime ouvrier.

17. Christian Corouge s’exprime dans Actes de la recherche en sciences sociales ; Dominique Bourgon, ancienne membre du groupe Medvedkine de Sochaux et aujourd’hui gardienne d’immeuble, connaît un certain succès avec Un sens à la vie, publié au Seuil en 2007. Marcel Durand, également ancien OS à Sochaux (mais non membre des groupes Medvedkine), republie chez Agone en 2006, grâce au soutien actif de Michel Pialoux, un passionnant livre de témoignage, Grain de sable sous le capot (1ère édition aux éditions La Brèche en 1990).

18. Youssef Tatem, membre des groupes Medvedkine, apparaît dans Week-end à Sochaux (1972) et Avec le sang des autres (1974). Il a organisé pour le tournage du film la venue de travailleurs maghrébins de Seine-Saint-Denis – ceux de Sochaux craignant la répression dans les usines et foyers. Il a également participé au tournage et à la diffusion de certains films du groupe dans le département.

19. Installations vidéo et débats rediffusés pour la Fête de l’Humanité, productions vidéo municipales, radios locales, appel à d’excellents graphistes et photographes (la plupart de ces gens d’images collaboraient souvent sur de mêmes projets) : tout au long des années 1970 et au début des années 1980, le PCF et Uni/Cité ont fait le choix d’une certaine « modernité » – souvent au détriment des films de luttes et du cinéma militant stricto sensu dont différentes extrêmes gauches tentaient de réanimer la flamme et de réinventer les contours.

20. C’est cependant une succession de choix qui amène à l’image (cadrée) et la présence d’une caméra modifie toujours le comportement des acteurs sociaux.

21. La confédération interrompit ainsi la diffusion du Frein (1970), trop anti-gauchiste, ou ne diffusa pas Luttes d’aujourd’hui de Miroslav Sébestik et Jean-André Fieschi (1972). Les images de la lutte des Rateau (1974) ne furent pas montées, comme celle de la marche des sidérurgistes de mars 1979.

22. Oser lutter, oser vaincre (1969) de Jean-Pierre Thorn a ainsi été remonté par un autre groupe maoïste à partir d’une copie volée à l’auteur ; la direction (socialiste) de Scopcolor a remonté Le Carré Sanokho de Marcel Trillat et Frédéric Variot contre l’avis des auteurs (mais dans un sens plus favorable à la CEE).

23. Sur Révolution Afrique, voir le livre d’entretiens de G. de Staal, Mamadou m’a dit, luttes des foyers, Révolution Afrique et Africa Fête, Paris, Syllepse, 2008.

24. T. Perron, « L’incendie d’Aubervilliers : du drame local à l’événement national », in Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 2..., op. cit., p. 71-79.

25. Septième table ronde, « La lutte des Grandin à Montreuil ». Projection de Grandin, les raisons d’une victoire (1975) de Nat Lilenstein.

26. Détaillant et regrettant les affrontements gauche extrême/gauche, y compris au sein des mobilisations syndicales, Chris Marker dit ainsi en voix off : « Comme si les frontières des organisations et des groupuscules séparaient des peuplades étrangères instinctivement hostiles. On jouait ainsi à opposer les Grandin au Joint Français, les Lip aux Rateau. C’était moins évident à la base ».

27. En 2009, nous avons entamé un second cycle de tables rondes baptisé « Les vies prolétaires », sur les mêmes modalités, mais plus centré sur les parcours de vie que sur les luttes d’entreprises. Le 30 septembre 2009 était consacré à une célèbre photo de Willy Ronis (« Rose Zehner photographiée par Willy Ronis, de la militante à l’icône, itinéraire d’une ouvrière et d’une image ») – qui nous a aussi renseigné sur l’histoire de l’entreprise Citroën, de Paris-Javel à Aulnay. Les 24, 25 et 26 novembre se tenaient trois jours d’études, de projections et de débats sur les luttes dans les foyers de travailleurs migrants durant les années 1970 en région parisienne.

28. Titre emprunté au recueil épistolaire de V. Foa, M. Mafai et A. Reichlin, Le silence des communistes, Paris, L’Arche, 2007. 

29. En témoignent certaines publications d’Alain Badiou ou la réédition de quelques textes de Mao Tsé Toung aux éditions la Fabrique (De la pratique et de la contradiction, Paris, La Fabrique, 2008).

30. Sur les conditions de travail (et les réalités militantes) au sein de l’usine, voir le témoignage de M.-F. Bied-Charreton, Usines de femmes, Paris, L’Harmattan, 2003 (mais rédigé par cette ancienne établie en 1979).

31. La grève de Citroën-Aulnay (près de 40 jours en mai-juin 1982) présente de nombreuses singularités : il s’agit d’une grève pour les salaires et la dignité (et non pour l’emploi) et l’usine du fait de la maîtrise et de la direction ne put être occupée. Outre la table ronde plus haut citée, signalons pour l’histoire de cette grève (qui reste à écrire) le livre de F. Benoit, Citroën, le printemps de la dignité, Paris, Éditions Sociales, 1982, et N. Hatzfeld, « L’administration du Travail et les conflits collectifs : Citroën et Talbot (1982-1983) », Travail et Emploi, juillet-septembre 2007, p. 31-38.

32. Voir G. Craplet (entretien avec F. Doumayrou), « Cette grève, c’était ma guerre de 14 », in Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 1..., op. cit., p. 105-107.

33. Cf. E. Bellanger, A. Faure, A. Fourcaut et N. Lillo, « Le 9/3 de Yamina Benguigui : un usage falsifié de l’histoire », sur le site du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

34. Débat « Que de la haine ? Et après » avec Marcel Trillat, Jean-Pierre Thorn, Christian Blouet et Roger Martelli, Cinéma l’Écran de Saint-Denis, 31 mai 2008.

35. 13 mai 2008, Espace 1789 de Saint-Ouen.

36. Cf. le portrait vidéo de Jean-Pierre Thorn, « Le cinéma par-dessus le mur », in Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 1..., op. cit.

37. B. Cagne, Prêtre-ouvrier à La Courneuve. Un insoumis de 1954, Paris, Karthala, 2007. Voir également les recherches de Nathalie Viet-Depaule et le travail éditorial des éditions Karthala.

38. Voir son portrait écrit par Fanny Doumayrou dans Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 2..., op. cit., p. 105-107.

39. Cf. L. Pitti, « Penarroya, 1971-1972 … », art. cit.

40. On peut se demander pourquoi les Dominicains ont rejoint la CFDT à Lip, alors qu’en Seine-Saint-Denis ils ont activement participé aux luttes de la CGT et du PCF ou qu’autour de Longwy, les anciens de l’AOC (Action ouvrière chrétienne) ont aussi rejoint la CGT.

41. R. Linhart, L’Établi, Paris, Éditions de Minuit, 1978 ; N. Hatzfeld, « Établis : l’aventure, l’épreuve et l’expérience», in Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 1...op. cit., p. 46-50.

42. Titre de l’article d’Action (journal du PCF destiné aux entreprises) : « Celle qui revient de loin». L’article est accompagné de photos d’André Lejarre. Pour de nombreux articles de La Vie ouvrière, on relève des photos, entre autres, de Robert Doisneau, habitué des commandes de la CGT dans les années 1970.

43. Pour la lutte des Grandin, il semble que des militants d’extrême gauche aient participé aux repérages et à l’action qui a amené les ouvrières à envahir momentanément les locaux du ministère des Droits de la femme. De même, si la Fédération du Livre CGT ne s’associe pas à l’occupation de l’usine Darbois lancée par des militants d’extrême gauche (mais soutenue par la mairie de Montreuil et l’UL CGT), la fédération organise peu de temps après des occupations d’imprimerie parfois très longues – comme à Chaix.

44. Cf. Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n° 2..., op. cit.

45. Parions que ce bouillonnement de l’histoire de l’immigration va faciliter une prise de parole des acteurs des «luttes immigrées» et des foyers (partiellement amorcée, pour le premier cas, lors de notre première table ronde sur les luttes de Citroën en 1982). Cependant, à l’instar de Grandin, la réalité du travail dans certaines entreprises et la disparition de celles-ci rendent très difficile la recherche de témoins. Pour la table ronde sur les luttes de Penarroya nous n’avons trouvé qu’un acteur de la lutte de l’usine de Saint-Denis (Bernard Loup). Table ronde n° 9, « La lutte des travailleurs de Penarroya à Saint-Denis ».