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Portrait de Claude Dityvon : entre mémoire et hommage

Claude Dityvon  a eu une enfance provinciale en milieu populaire, voire (très) pauvre, dont on ne peut dire qu’elle fut particulièrement heureuse. De ses paysages et jeux enfantins (en particulier des parties de lance-pierres dans la campagne de La Rochelle), Dityvon garda néanmoins de chaleureux souvenirs qui, plus tard, enrichirent certaines de ses compositions photographiques (par exemple, celles du bidonville de La Campa). Toutefois, l’enfant – puis le jeune homme –, eut à porter un deuil douloureux et délicat et, également, à  supporter un autre deuil qui, à l’origine, ne le concernait pas directement. Son père, en effet, est mort en déportation, et Claude Dityvon apprit rapidement que celui-ci avait été victime de dénonciation suite à une jalousie conjugale. Si ce drame renvoie au climat nauséeux de la Seconde Guerre mondiale, il n’aida pas ce pupille de la nation à se construire une image positive de son père, dont il ressentit toujours le manque. Son beau-père, lui, avait été un héros, résistant et communiste, dont la première compagne, également résistante, était aussi morte en déportation. Claude Dityvon ne semble pas avoir trouvé auprès de cet homme courageux, soutien et compréhension.

Claude et son frère aîné, Lucien, vont alors beaucoup grandir dans la rue, dans le centre du vieux La Rochelle, ou dans les champs tout proches, quittant le plus souvent possible un logement exigu[1]. Leur mère, uniquement payée au pourboire, travaille dans le bistrot de sa propre sœur (elle y joue parfois de l’accordéon les jours de bal) ; les deux frères vont y découvrir un monde d’hommes du labeur, un climat mêlant la chaleur humaine et le désespoir. Plus tard, lors d’une virée éthylique – « une piste », dirait-on en Bretagne – un compagnon de hasard fera découvrir Rimbaud à Dityvon – et les vers du poète n’en finiront pas d’accompagner le photographe. Avant ces échappées, comme de nombreux enfants des milieux populaires de cette époque, Claude Dityvon pratique intensément différents sports (l’athlétisme et le basket), va au cinéma avec ses camarades et s’abîme dans la lecture (Vaillant et les livres de la bibliothèque municipale). La fin des années 50 et les années 60 offrent aussi, pour un jeune homme, la possibilité de pousser plus loin ce désir de fuite et de liberté : la pratique de l’auto-stop, la diffusion du livre de poche et la découverte du jazz sont autant de balises qui élargiront l’horizon du futur photographe. Toutefois, une autre aventure, collective et sinistre, va profondément marquer le jeune homme : la guerre d’Algérie. Si Claude Dityvon peut y poursuivre sa pratique du sport (il deviendra même champion de France de tir), il est incorporé au sein d’un régiment qui pratique la torture. Horrifié, Dityvon s’isole de ses camarades et il est alors persuadé, comme il l’écrit à sa mère, que ceux-ci veulent lui « faire la peau ».

 

« Muté disciplinaire », Dityvon échappe à la « corvée de bois » – il est vrai aussi que les gradés aimaient à bénéficier de ses instructions comme champion de tir. En 1962, le jeune homme quitte La Rochelle et monte à Paris, en sachant seulement qu’il ne peut se résoudre au destin d’ouvrier ébéniste qu’on lui a tracé, et qu’il aimerait favoriser ce tempérament d’artiste qu’on lui a décelé. Il vit en retapant des appartements et il se plonge dans les salles obscures, dans celle de La Cinémathèque en particulier, qu’il fréquente avec passion et envie (en montrant une fausse carte d’étudiant). La rencontre avec Christiane (Chris) qui travaille dans le milieu de la mode sera déterminante – notamment sur le plan de sa vocation. Celle qui deviendra sa compagne lui offre son premier Pentax (et y installe sa première pellicule). Claude a lu des articles sur la photographie dans une revue par correspondance et s’exerce d’abord dans son quartier, à Belleville, en photographiant des ouvriers qui détruisent les vieux immeubles de ces rues populaires. Le jeune homme suit à cette époque l’actualité avec attention – il lit Le Nouvel Observateur, Les Lettres françaises et l’Humanité. Durant cette période, il est déjà question des bidonvilles ; Claude Dityvon décide de se rendre à celui de La Campa, en descendant du bus, à l’arrêt Cité Floréal[2]. L’apprenti photographe s’acclimate d’abord au lieu et s’y fait accepter, en apportant avec lui des vêtements pour les enfants et en jouant avec eux. Il reviendra plusieurs fois au sein du bidonville et en ramènera des photos impressionnantes par leur maîtrise et leur beauté. On y décèle ici une double influence cinématographique puisée dans le cinéma italien : le néo-réalisme d’une part et, quasiment à l’opposé, le cinéma de la non-communication cher à Antonioni. Le cinéma restera toujours, pour le photographe, un champ magnétique au bord duquel il se tiendra longtemps [3].

 

Suite à son long travail à La Courneuve, Claude Dityvon, avec l’aide de sa compagne, se confectionne un book et si aucun périodique ne publie ses photos, le nom du photographe commença à être repéré dans l’univers restreint de la photo, grâce entre autres au photographe Marc Garanger. Ce sont toutefois les événements de mai et juin 1968 qui lui permettent de se faire une réputation – et l’originalité de son regard lui fait fuir les scories de « l’événement »[4]. Essentiellement pour son travail sur 1968, Claude Dityvon reçoit le prestigieux prix Nièpce en 1970. La décennie qui s’annonce sera faste pour la photographie de création, pour le reportage social et pour le jeune photographe qui a quitté (et peut-être fui) la ville de La Rochelle. Nous n’avons guère la place ici d’évoquer les riches années Viva, agence originale et créative, fondée en 1972 par Claude Dityvon et sept autres photographes[5]. Remarquons seulement que Dityvon  approfondit sa vision parfois mythologique du monde du travail et qu’il développe alors un style, toujours en recherche, qui l’impose comme un des grands photographes français[6].

 

En 1975, la Maison de la culture de la Seine-Saint-Denis, située à Bobigny, commande à Dityvon une enquête sur l’immigration, alors que le département connaît de nouvelles arrivées de travailleurs étrangers et de leurs familles, de multiples origines, et que certains conflits (les luttes des foyers) entrent en écho avec l’actualité politique. Perfectionniste, multipliant les contacts syndicaux, associatifs et politiques, pénétrant des milieux très divers, Claude Dityvon accomplira un travail colossal, encore sous-exploité aujourd’hui. Suite à l’exposition qui s’en suivit avec succès à la Maison de la culture, Dominique Dante, le réalisateur de Laurete Fonseca et les autres (1971), lui propose de réaliser un film à partir de ses photos. Si Est-ce ainsi que les hommes vivent comprend en son début quelques photos du bidonville de Nanterre (avant de montrer celui de La Courneuve), l’essentiel de ce film zoomant et recadrant des photos en banc-titre se situe en Seine-Saint-Denis. On reconnaît par exemple les champs (aujourd’hui disparus) et les tours de Bobigny comme des paysages de Saint-Denis. La mélancolie du titre extrait du célèbre poème de Louis Aragon renvoie à la mélancolie du migrant et à la dureté de son travail[7]. La solitude et la déréliction d’un travailleur immigré saisies lors d’une fête foraine ne sont pas sans évoquer celles de l’ouvrier Gonçalves dans La Glu d’Edouard Hayem (1968). En fait, de très nombreux aspects de la vie des immigrés sont ici montrés : sur les chantiers, dans les vestiaires et les cantines, dans les administrations et les foyers, lors des fêtes espagnoles (comme au Hogar de la Plaine-Saint-Denis) ou lors des mobilisations syndicales et politiques. Si la dignité et la beauté de ces hommes et femmes apparaissent naturellement, prédomine néanmoins un sentiment de tristesse.

 

La collaboration entre le cinéaste et le photographe fut cependant délicate. Le premier accompagna une première version du film d’un texte lyrique de l’écrivain Tahar Ben Jelloun sans lui demander son avis, ce qui provoqua le courroux de l'écrivain. Claude Dityvon réalisa alors (en 1976) une seconde version qu’il sonorisa et finança lui-même. Ses choix sonores – essentiellement des bruits du travail – insistent sur la pénibilité des conditions de travail subies par les ouvriers immigrés. Le témoignage off évoquant, à la première personne, la déception du migrant lors de son arrivée sur le territoire français et les mobilisations des foyers, est celui d’un travailleur noir du foyer Allende de Saint-Denis, dont la lutte a été soutenue et proposée comme modèle par la CGT. Selon Jean Bellanger  qui fut d’ailleurs le principal « poisson pilote» de Dityvon et qui était alors le secrétaire de l’Ul-CGT de Saint-Denis, c’est Diarra Bassirou qui prête sa voix au film de Dityvon [8]. (Aujourd’hui diplomate et conseiller du président du Mali, Diarra Bassirou a néanmoins été appréhendé par les policiers à l’aéroport Charles de Gaulle en février 2008 – les interventions de la municipalité de Gentilly et celle du député de Montreuil ont pu lui éviter cependant d’être envoyé en centre de rétention).

 

Claude Dityvon n’arrête toutefois pas là ses relations avec ce territoire du nord-est parisien. Il réalise plusieurs années plus tard, un travail photographique sur le Red Star à Saint-Ouen et ses supporters, alors que le Conseil général entendait soutenir celui-ci dans sa vocation à (re)devenir un grand club de foot en région parisienne[9]. Cependant, depuis la fin de l’agence Viva, et tandis que Claude Dityvon poursuivait de manière plus solitaire ses recherches esthétiques, les temps étaient redevenus plus durs pour le photographe et sa femme. Ces dernières années ont toutefois été marquées par un regain d’intérêt pour son œuvre et un nouvel élan de sa carrière. Après la redécouverte de Est-ce ainsi que les hommes vivent et sa projection à l’Ecran de Saint-Denis, le photographe nous confia vouloir entreprendre un vaste travail sur le monde ouvrier aujourd’hui, en Seine-Saint-Denis. Le temps et les circonstances en décidèrent autrement mais entre un libre portrait du port de Zanzibar et de ses habitants, une exposition au Cambodge ou à Perpignan (pour le festival Visa pour l’image), Claude Dityvon eut le plaisir et la gentillesse de montrer ses photos des bidonvilles à Bobigny et Aubervilliers, et d’expliquer son travail à des jeunes des cités de La Courneuve qui étaient venus le filmer. Sans jamais vouloir s’enfermer dans un territoire, Claude Dityvon a toujours désiré photographier le monde du travail, et le rapport de l’homme au monde – entre la grâce et l’inquiétude[10].

 

Tangui Perron

Extrait d’Etranges Etrangers, Scope Editions, 2009



[1] Les renseignements sur la jeunesse de Dityvon sont extraits de la belle préface que Vanessa Ortola lui a consacrée à l’occasion de l’hommage que lui a rendu la ville de La Rochelle, Dityvon, la liberté du regard (La Rochelle, 2008) et, également, d’entretiens que nous avons eu avec le photographe à partir de 2003.

[2] C’est bien plus tard que Dityvon découvrira que le bidonville de La Campa se situait sur la commune de La Courneuve.

[3] En plus de Est-ce ainsi que les hommes vivent, Claude Dityvon est le co-réalisateur de Un jour comme les autres (1977) et Basket (1983). Il est aussi le co-auteur (avec Catherine Deneuve) de Le Couloir, Patrick (1994), un film sur le sida également réalisé en banc-titre et dirigé par Yves Kovacs. Ses photos de tournage de films ont par ailleurs été éditées en 1985 dans Album de tournage, aux éditions de l’Etoile.

[4] Christian Caujolle écrit que Dityvon « photographie un état des choses, une globalité, une ambiance. Il photographie ses émotions, ses réactions (…). Son mai 68 dépasse les événements, les verse à une geste qu’il décline toujours aujourd’hui, celle de l’homme dans la ville ». Préface au livre de photographies de Dityvon, Impression de Mai, Seuil, 1998, p.8.

[5] Alain Dadgert, Martine Frank, Hervé Gloaguen, François Hers, Richard Kalvar, Jean Lattès et Guy Le Querrec.

[6] Les photos de Claude Dityvon, rarement centrées et contenant peu de gros plans, invitent généralement l’œil du spectateur à se promener, à l’affût d’un détail ou d’un mouvement qui donne à l’ensemble grâce et équilibre. Le réel et le « social » sont souvent ses sujets mais, refusant l’anecdote et le sensationnalisme, le misérabilisme également, il confère à ses images une dimension poétique où se mêlent souvent l’étrangeté et la tristesse.

[7] Ce vers est aussi le titre du poème d’Aragon. « Est-ce ainsi que les hommes vivent » a été publié dans Le Roman inachevé en 1956 et chanté, entre autres, par Léo Ferré, Yves Montand et Bernard Lavilliers.

[8] Par l’origine de la commande de ce vaste travail photographique comme par le choix de ce foyer et le titre du film, nous nous situons bien ici, de manière implicite, au sein d’un univers communiste. Toutefois, le photographe, au grand dam semble-t-il de certains responsables de la MC 93, choisit aussi comme contacts des militants de la CFDT, très actifs parmi les travailleurs immigrés.

[9] Red Star, texte de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, éd. Cercle d’Art, 1994.

[10] Quelques jours avant sa disparition, Claude Dityvon a eu la chance d'assister à un hommage que sa ville natale lui a rendu – ceci sous la forme de trois expositions.