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"Soleil O" de Med Hondo

 
"LES PIEGES DU CATECHISME", dans BORY, Jean-Louis, La lumière écrit, Paris, 1975.
 
[…] Avec "Soleil O", du Mauritanien Med Hondo, c'est l'anticatéchisme urticant. Le catéchisme, pour Med Hondo, consisterait à répéter, à chaque centimètre de pellicule : "Black is beautiful". Trop simple. Tous les Noirs ne sont pas blancs, tous les Blancs ne sont pas noirs. Refus du manichéisme, précisément. Ce qui n'empêche pas, mais alors pas du tout, Med Hondo de se bagarrer ferme, de montrer les dents -- qu'il a dures -- et de mordre.
L'anecdote, fil conducteur du film, est volontairement banale : c'est l'aventure à Paris d'un Noir travailleur immigré. "France à nous deux!", comme a déjà dit l'Ivoirien Désiré Ecaré. Difficultés d'embauche, difficulté de logement, difficultés du contact avec la population indigène -- nous, les Français, qui nous défendons d'être raciste, et qui le sommes. Ces faits pénibles et humiliants, qui sont le pain quotidien de tout travailleur immigré en France (et as seulement noir, les Espagnols, les Portugais, les Arabes  dans le même bain) Med Hondo nous les fait découvrir, regarder, éprouver à travers son exilé "de couleur" (remarquable Robert Liensol).
Le film ne serait que cela, ce serait déjà bien. Il y a des vérités qu'il importe de répéter. mais "Soleil O", débordant de brio et d'invention (le travail sur la bande sonore, par exemple, est étonnant), passe l'anecdote par tous les bouts. Le thème général de la colonisation, avec, pour conséquence durable, le déracinement des cultures autochtones au profit de la culture blanche et chrétienne ("Les Nègres pensent blanc"), Med Hondo le pose, le développe et l'illustre en recourant au dessin animé, à la parabole dramatique, à la fois psychodrame et parade allégorique, où Med Hondo montre le sens profond qu'il a de l'action théâtrale.
C'est à l'intérieur de cette satire d'ordre général que s'inscrit l'histoire du travailleur immigré : elle dénonce alors les nouvelles formes d'une colonisation qui n'ose plus dire son nom -- économique et plus seulement culturelle. Avec la complicité d'une bourgeoisie africaine collaboratrice. Black, alors n'est plus beautiful.
Protestation amère et ironique, intelligente et vigoureuse, "Soleil O" est un rappel à l'ordre adressé aux frères africains et une déclaration sinon  de gurre, du moins de distance et de méfiance à l'égard de l'Europe.
 
4 décembre 1972.