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Ci-gît le communisme ?

«Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme». Cette si célèbre introduction du Manifeste du parti communiste écrit en 1847 par Karl Marx et Friedrich Engels semble aujourd’hui caduque. Nous serions plutôt aujourd’hui face à un trou, un vide - vertigineux.  Ce vide est peut-être aussi un manque et le fantôme d’un fantôme, encombrant, qui n’en finirait pas de grandir - tel le fantôme d’Hamlet évoqué par Derrida dans Spectres de Marx (1993).

En regardant l’Adieu à Berlinguer (1984), avant de voir défiler face à un catafalque de prestigieux fantômes et des fantômes de figuration, ainsi que tout un peuple politique, c’est d’abord à la mort (en direct) que nous sommes confrontés. Dans une scène inaugurale et spectrale, Enrico Berlinguer (1922-1984), secrétaire général du Parti communiste italien, est pris d’un malaise lors d’un meeting, avant d’être évacué de la tribune. Il décédera quelques heures plus tard. L’Italie fut sous le choc. Les funérailles grandioses. Des centaines de milliers de personnes, par trains, bus, avions ou bateaux, affluèrent vers la capitale romaine. On avança le chiffre, qui ne semble guère exagéré, de deux millions d'Italiens se pressant dans les rues et places de Rome pour rendre hommage au secrétaire du PCI.

La quasi totalité des prestigieux cinéastes italiens signa alors l’Adieu à Berlinguer, document sidérant qui nous permet de mesurer l’attachement extraordinaire, quasi religieux, de tout à un peuple à un dirigeant communiste (aux racines et au profil aristocratiques) et documentaire aussi, avouons-le, un peu pompier. Il n’y a pas que le peuple, les intellectuels et les artistes italiens qui manifestèrent leur tristesse : de Yasser Arafat à Gorbatchev, tout un monde politique international s’inclina devant la dépouille. Quelques jours après ces obsèques le PCI dépassait les 33 % aux élections européennes, devenant le premier parti italien et, de loin, le premier Parti Communiste en Europe. Quelques années plus tard, le PCI se sabordait et donnait progressivement naissance à un parti centriste, tandis que les héritiers du communisme italien se divisaient au point de plus avoir de représentations parlementaires. Puis viendrait le triomphe sociétal et politique du berlusconisme.

Regarder aujourd’hui l’Adieu à Berlinguer suscite donc des interrogations politiques et historiques. Etait-ce l’enterrement prémonitoire d’une sorte de communisme ? La fin d’un monde ? Si, pour cette époque, on élargit la focale de Rome à l’ensemble du monde occidental, on relève en effet que celle-ci est marquée par la ré-élection triomphale de Ronald Reagan aux Etats-Unis, le début de l’affrontement entre les mineurs anglais et Margaret Tatcher (qui vaincra par K.O) et le tournant de « la rigueur » en France : en bref – en très bref -, le début du triomphe politique du libéralisme.

Tangui Perron

Texte paru à l'occasion du festival "Est-ce ainsi que les hommes vivent", Saint-Denis, Fins de mondes, 2013.

L’Adieu à Berlinguer, Réalisation Collective,1984, 1h31.