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"L’incendie d’Aubervilliers"

Du drame local à l’événement médiatique et politique

 

Dans la nuit du premier janvier 1970, rue des Postes à Aubervilliers, cinq travailleurs africains, quatre Sénégalais et un Mauritanien, meurent asphyxiés dans un pavillon transformé en foyer où s’entassaient plus de cinquante personnes. La nuit était glaciale, l’électricité coupée, les résidents du taudis avaient bricolé un chauffage de fortune et calfeutré les fenêtres… Dans la France de cette époque, le drame est relativement banal. Taudis et bidonvilles, du fait de la précarité de l’habitat, de l’exiguïté des lieux et des systèmes de chauffage aléatoires et défaillants, connaissent ce type d’incidents de manière régulière – «incidents» provoquant parfois mort d’hommes, de femmes ou d’enfants par asphyxie ou brûlure. On pourrait aussi remonter aux treize Africains morts de froid dans un foyer à Rouen durant l’hiver 1962… Mais le bilan serait trop macabre et monotone.  « Le drame d’Aubervilliers», lui, va connaître un retentissement extraordinaire, tant médiatique que politique et il aura de nombreuses répercussions, y compris législatives.

Les cercueils de Sow Bocar Thialei, Konte Allouli, Kamara Amara Sidi, Kamara Semba Hamadi, Kamara Hamadi sont extraits du pavillon d’Aubervilliers sous l’œil des caméras et celui des passants, badauds et militants, et le journal de la nuit d’Antenne 2 réalise un premier sujet sur le drame. Entre le 3 et le 5 janvier, l’Aurore, Combat, Le Canard enchaîné, La Croix, Le Figaro, l’Humanité, le Journal du Dimanche, France-Soir, le Monde, La Nation, le Parisien Libéré, Paris-Jour… consacrent d’importants articles à l’incendie et à la question des travailleurs noirs. Si une petite minorité d’articles est émaillée de conclusions anticommunistes, anti syndicalistes (La Nation) ou crypto racistes (Le Journal du Dimanche) , on peut constater des similitudes dans le contenu de l’Humanité et celui de l’Express, ne serait-ce que dans les titres (« Les négriers modernes ont tué » et « Des négriers dans la ville »). Mais c’est surtout la levée des corps à l’institut médico-légal, quai de la Râpée à Paris et les obsèques des cinq travailleurs en région parisienne, le 10 janvier, qui vont accroître la mobilisation et donner lieu à une couverture médiatique inédite. La CGT, la CFDT et le MRAP avaient pourtant appelé à ne pas transformer les obsèques en manifestation afin de respecter la mémoire des victimes ; cet appel ne fut pas entendu par un groupe assez important de maoïstes de la Gauche prolétarienne (GP) qui, venu avec des drapeaux rouges, se heurtèrent brièvement à la police. Un délégué d’Ivry-sur-Seine, Moussa Fofana, harangua plusieurs centaines de travailleurs noirs [1]. Dans la foule, outre les travailleurs et nombreux photographes et cameramen, on relève la présence de l’écrivain Kateb Yacine, de Jean-Paul Sartre, alors très proche de la Gauche prolétarienne, de Michel Rocard, secrétaire général du PSU, de Marius Apostolo, chargé de l’immigration à la CGT, de Jack Ralite, adjoint PCF au maire d’Aubervilliers, et de Maurice Grimaud, préfet de Police de Paris. Au cimetière parisien de Thiais, où furent donc enterrés les cinq travailleurs (aux côtés de nombreuses victimes du 17 octobre 1961…), c’est au tour de Madeleine Beauséjour, militante d’extrême gauche et cinéaste, de prendre la parole devant un auditoire attentif, majoritairement composé de travailleurs africains [2]. Ce même jour, l’action la plus spectaculaire est cependant l’envahissement du siège du CNPF (l’ancêtre du MEDEF) par des jeunes gens emmenés par les militants maoïstes de la GP et de Vive la Révolution ! (dont le futur architecte Roland Castro) et par quelques figures de la gauche intellectuelle. Quand la police évacue les occupants, elle embarque, entre autres, Marguerite Duras, Jean Genet et Maurice Clavel. Dans les locaux du patronat, on relève alors des affiches et des slogans à la peinture hostiles au « capitalisme assassin », « aux foyers prisons » mais aussi à la CGT de Georges Séguy et au Programme commun. Le 10 janvier, la cause des travailleurs immigrés venait de faire son entrée officielle dans le champ médiatique et dans celui de l’extrême gauche. Et l’Etat décidait d’affronter frontalement (et aussi médiatiquement) le « problème ».

Pourquoi le drame d’Aubervilliers a-t-il donc eu un tel retentissement ? Les réponses sont d’ordre conjoncturel, historique et politique (voire diplomatique). L’incendie a lieu en plein hiver, pendant le réveillon de la « nuit de la Saint-Sylvestre », comme le soulignent les médias qui aiment mêler sensationnalisme, unanimisme et misérabilisme – en particulier durant les dates symboliques (et les « creux » de l’actualité). Fortement ébranlée par la grève de 1968 et la charrette de licenciements qui s’en suivit, l’ORTF entend peut-être aussi se permettre un nouveau ton, si ce n’est un nouveau style, afin de prouver son indépendance (mise à mal) et sa capacité à évoquer les blocages et les « faces sombres » de la société française, problèmes qu’entend justement résoudre, dans un style énergique et moderne, le nouveau Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, après le départ du général de Gaulle. Depuis 1968, semble aussi se  dessiner un jeu de miroir et d’attraction, si ce n’est de fascination, entre les médias et plusieurs « figures de la contestation » [3] dont certaines vont se mettre au service de la défense des immigrés. (Un étudiant ou un intellectuel de renom, s’il est matraqué ou s’il monte dans un panier à salade, a plus de chance de voir son image à la télévision qu’un ouvrier, immigré ou non, subissant le même sort.). De plus, depuis le printemps 1969, une partie de la presse a suivi les mobilisations des foyers de Saint-Denis et d’Ivry-sur-Seine qui ont fait découvrir les conditions d’existence iniques de nombreux travailleurs du Mali, du Sénégal et de Mauritanie. Le conflit du foyer d’Ivry-sur-Seine n’est d’ailleurs pas achevé et il viendra se superposer au drame d’Aubervilliers. Le 11 janvier 1970, ce foyer connaît ainsi un regain de tension - avec interventions des forces de l’ordre. Les longues luttes des foyers, avant même le conflit des Sonacotra, viennent ainsi renforcer la visibilité des travailleurs immigrés qui avaient déjà pris part aux luttes ouvrières de 1968 (en particulier dans les usines automobiles de la région parisienne). Une partie de l’extrême gauche entendait de plus faire de l’immigration une sorte d’avant-garde, à la fois parce que les travailleurs immigrés étaient parmi les plus exploités mais aussi parce que leurs luttes pouvaient entrer en résonance avec celles, révolutionnaires, de la Palestine et du tiers-monde, et que, moins influencés par une culture cégétiste et communiste, ils pouvaient justement servir de fer de lance pour combattre le PCF et la CGT (en banlieue notamment).  Cependant, à l’opposé de l’émergence d’une figure nouvelle, encore balbutiante, de travailleurs immigrés en lutte vient se superposer une image « victimaire » du  noir, alors que les chaînes de télévision françaises, en ce tout début des années 1970, diffusent largement des images parfois insoutenables de la guerre du Biafra. Tout concourt donc à une inflation de discours et d’images autour du drame d’Aubervilliers.

Interpellé par la presse et bousculés par les militants syndicaux et politiques de gauche et d’extrême gauche, le gouvernement se décide d’intervenir. Le 12 février 1970, Jacques Chaban-Delmas vient visiter le bidonville du Chemin du halage, entre Aubervilliers et Saint-Denis, et, guidé par le docteur Buisson, une cave sordide, sans fenêtre, rue du Landy à Aubervilliers, où ont trouvé refuge des travailleurs africains. Ce médecin chef de la ville d’Aubervilliers y avait déjà guidé Marcel Trillat et Frédéric Variot pour la réalisation d’Etranges étrangers, remarquable documentaire (1970) qui montre sans fard les conditions de vie et de logements des travailleurs immigrés en Seine-Saint-Denis et qui évoque le drame d’Aubervilliers [4]. Les drames de la misère prolétaire ne s’arrêtent cependant pas à l’orée des années 70  (et chacun garde sans doute en mémoire les trois terribles incendies de 2005 qui, à Paris, ont fait plus de cinquante victimes, dont de nombreux femmes et enfants, presque toutes originaires d’Afrique subsaharienne). Le 15 juin 1970, 600 baraques du bidonville du Franc Moisin, à Saint-Denis, disparaissent dans la nuit lors d’un incendie, sans heureusement provoquer de décès. Une grande part de la population riveraine, habitant dans les HLM voisins, se relaie la nuit pour éteindre l’incendie et assister les victimes, passant ainsi d’une indifférence ou d’une hostilité diffuse à des gestes concrets de solidarité. Pour le gouvernement il est alors (enfin) urgent d’agir. Le 10 juillet 1970 est votée la loi Vivien dite de «résorption de l’habitat insalubre». Les municipalités de la région parisienne, souvent communistes, vont alors collaborer activement avec les services préfectoraux pour une éradication effective des bidonvilles. Mais si la France des Trente glorieuses a été incapable d’endiguer les flots de bidonvilles ni de résoudre la totalité des graves problèmes de logement, celle des années 70 ne terrassera pas non plus les taudis. En juin 1972 Claude Lecomte remarque ainsi dans l'Humanité :

« Il est vrai que depuis deux ans, des travailleurs immigrés ont été relogés. Il est vrai que des foyers ont été construits. Mais à côté se développe et grandit chaque jour un habitat insalubre où l'on entasse dans des caves et greniers des centaines d'hommes les uns sur les autres, au mépris de l'hygiène la plus élémentaire. Les taudis sont certes moins voyants, moins scandaleusement criants que les bidonvilles. Ils sont plus nombreux. »

Durant les années 1970, les mobilisations des travailleurs immigrés dans les usines et foyers, celles de la gauche syndicale et politique, ont ainsi réussi à imposer dans le champ politique l’expression si ce n’est la notion de « travailleurs immigrés» (exploités mais en lutte), alors que les responsabilités patronales et gouvernementales étaient couramment dénoncées. En janvier 1970, Michel Rocard, ne déclarait-il pas, en faisant référence au drame d’Aubervilliers : « Cette tragédie est le résultat d’une certaine logique du capitalisme. Pour y mettre fin, il faut une mobilisation générale des travailleurs». Un peu moins de trente ans plus tard, l’ancien secrétaire général du PSU (devenu Premier ministre), déclare que «La France ne peut accueillir toute la misère du monde» (il tentera par la suite de modifier rétrospectivement cette citation [5]). Mais toute « cette misère du monde »  a aussi fait la richesse de nombreux patrons (dont Bouygues) et celle de la France ; et « cette misère du monde », bien plus que l’actuelle « aide au développement», contribue via les transferts de mandats et de devises, à la survie de nombreuses familles et contrées des pays d’origine. L’histoire des luttes des travailleurs immigrés, des combats pour des logements décents à celles pour les papiers, en passant par la dignité et des droits dans l’entreprise, participe ainsi à l’écriture des plus belles pages de l’histoire du mouvement ouvrier. Si l’on ne craignait d’achever cet article en le tirant par la barbe, nous le terminerions donc en citant la phrase la plus célèbre de Karl Marx – une belle exhortation.

                                 

Tangui Perron, in l'Humanité-Dimanche n°200, du 25 février au 3 mars 2010.

[1] Il fut pat la suite condamné à mort par son groupe (mao) qui, fort heureusement, n’exécuta pas la sentence…

[2] Gilles de Staal, Mamadou m’a dit. Luttes des foyers, Révolution afrique, Africa Fête, éd. Syllepse (2008).

[3] L’exemple le plus caricatural est le très long compagnonnage entre les médias et Daniel Cohn-Bendit.

[4] Voir Histoire d’un film, mémoire d’une lutte n°2, livre-dvd écrit sous la direction de Tangui Perron à propos du film de Marcel Trillat et Frédéric Variot, Etranges étrangers, Périphérie et Scope éditions, 2009.

[5] Thomas Deltombe, «Michel Rocard, martyr ou mystificateur ?», Le Monde diplomatique, 30 septembre 2009.