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Cinéma du front populaire et guerre d'Espagne

Cinéma du front populaire et guerre d'Espagne
Solidarité avec l'Espagne républicaine en banlieue Nord

Aux vues des films français réalisés sous le Front populaire et diffusés commercialement, un observateur lointain pourrait conclure doctement que la guerre d'Espagne n'a pas eu lieu. Sur les 350 films (environ) produits durant cette période, deux seulement se permettent une brève allusion à cet événement capital qui suscita de nombreux gestes de solidarité, divisa le Front populaire et passionna l'opinion internationale. Mais il est vrai que sur cette masse de films, 12 au maximum – souvent baptisés " Cinéma du Front populaire "...  – évoquent plus ou moins directement l'actualité politique et sociale (et près de la moitié de ces films fut réalisée par un seul homme, Jean Renoir). Ce maigre bilan peut toutefois nous inciter à penser une nouvelle fois que, généralement, le cinéma français n'est ni historique ni politique, et qu'il est vain de chercher au sein du cinéma de fiction en général un quelconque reflet du réel ou du moins sa transposition mécanique.

Les deux films évoquant la guerre d'Espagne, La Belle équipe (1936) de Julien Duvivier et Hôtel du Nord (1938) de Marcel Carné, renvoient cependant (semble-t-il) une image des Espagnols partagée par l'opinion de gauche du Front populaire : ceux-ci, via la figure du réfugié et celle de l'orphelin, sont en effet perçus comme des victimes. Seulement, dans La Belle Equipe , les camarades de Mario (Jean Gabin, Aimos et Charles Vanel) n'opposent qu'une solidarité passive face au gendarme débonnaire et bonace venu expulser le fugitif joué par Raphaël Médina. Dans Hôtel du Nord, c'est l'accorte tenancière de l'établissement, Louise Lecouvreur (jouée par Jane Marken), qui prend la défense d'un jeune réfugié, suite à une remarque raciste d’un client : " C'est pas un étranger, s'emporte-t-elle, c'est un orphelin ". Au regard d'un événement si important que la guerre d'Espagne, cela fait tout de même peu.

En fait, il y a bien un cinéma du Front populaire, mais celui-ci n'est pas à chercher en priorité dans les circuits de distribution classique. Par Cinéma du Front populaire - compris comme cinéma réalisé sous le Front populaire- mieux vaudrait entendre un cinéma réalisé par les organisations se réclamant du Front, ce qui rend la recherche des images de la guerre d'Espagne bien moins aléatoire. Autant, en effet, " le cinéma commercial " a peu traité la guerre d'Espagne autant celle-ci a été abondamment couverte par le " cinéma militant ", et particulièrement par celui du PCF et de la CGT. Sur les 24 films produits ou distribués par le PCF et la CGT durant le Front populaire actuellement visibles ou en voie de restauration, 8 sont entièrement consacrées à la guerre d'Espagne et 11 l'évoquent de manière plus ou moins importante. Même si l'échelle est fort différente, remarquons que par rapport aux productions distribuées commercialement la proportion de films relatifs à la guerre civile espagnole est exactement inverse : les 4/5e environ des films militants produits sous le Front populaire se font plus ou moins l'écho de la guerre d'Espagne. Et sans doute fut-il garder pour l'analyse cette distinction entre les films entièrement consacrés à la guerre d'Espagne, en partie réalisés sur le sol ibérique et destinés au public français, et ceux qui ne font qu'évoquer une guerre d'Espagne " vue de France ". Ces derniers sont à la fois une photo de l'état de la mobilisation populaire et politique en France et un aperçu des axes directeurs de la propagande organisés par certains secteurs du Front populaire (le PCF en particulier).

Au sein de cette production la guerre civile et ses enjeux apparaissent sous de multiples manières, tant au niveau du son -slogans, allocutions, commentaires et chants républicains- qu'au niveau de l'image -et cela va de la simple vue sur des banderoles à des séquences construites et répétées. Le chant officiel de la République espagnole, L'Hymne de Riego, est ainsi, après La Marseillaise et L'Internationale, le chant que l’on entend le plus dans les cortèges et les films du Front populaire, avec La Carmagnole et Au-devant de la vie. Les chants révolutionnaires espagnols édités et diffusés par Le Chant du Monde -maison de disque créée par le PCF- participent ainsi à la mobilisation de l'opinion tout en entrant, parfois sans trop de distinctions, dans le panthéon de la gauche française.

Parmi les scènes récurrentes qui traversent les films du Front populaire entièrement réalisés en France, deux séquences, liées à la notion de solidarité internationale, sont particulièrement mis en exergue : l'accueil des enfants et les gestes concrets de fraternité. Ainsi, dans le film de la fédération CGT des cheminots Sur les routes d'acier (1938) il est précisé que l'orphelinat des cheminots a accueilli " une vingtaine de petits enfants espagnols " et celui de la fédération de la métallurgie Les Métallos (1938) s'achève par une séquence prise à la colonie du château de Vouzeron où des fillettes espagnoles, sous l'oeil admiratif de leurs compagnons français, dansent le flamenco.

Dans le Magazine populaire n° 1 (1938) réalisé par le PCF (société des Films Populaires) un petit sujet sur le Tour de France est le prétexte pour évoquer les enfants espagnols : la camionnette de l'Humanité profite en effet de son passage à Reims pour rendre visite à une " colonie de petits réfugiés espagnols " (ceux-ci, casquette de l'Humanité sur la tête montrent leurs dessins représentant des Mickeys ou des bombardements aériens). Au vu de ces scènes récurrentes, il apparaît ainsi que la très brève scène de Carné dans Hôtel du Nord semble se faire l'écho discret des très nombreux gestes de solidarité en faveur de l'enfance espagnole (tout en étant un point de vue de gauche), alors que le film de Duvivier n'a su que capter, certes avec talent mais sans engagement réel, l'air du temps.

Au-delà de l'accueil des enfants espagnols, les films militants du Front populaire ont également mis en avant de nombreux gestes concrets de solidarité : collectes de pièces, de lait, départs de convois pour l'Espagne républicaine. Dans Les Métallos, la maison des Métallos -propriété nouvelle des métallos parisiens et objet de fierté syndicale- est ainsi montrée comme le lieu où convergent les dons pour l'Espagne et le centre d'où partent les convois. Dans La vie d'un homme (1938) de Jean-Paul Le  Dreyfus (Le Chanois après guerre) consacrée à la vie et l'oeuvre de Paul Vaillant-Couturier, une séquence fait référence au comité Bilbao crée par le dirigeant communiste ; l’on aperçoit également le départ de trois bateaux pour l'Espagne : le Plobaznalec, le Trégastel et le Péros Guirrec.

Ces séquences semblent en fait être le reflet d'une large part de l'activité militante sous le Front populaire. Dans sa thèse consacrée à Bobigny Annie Fourcault précise ainsi que de 1936 à 1939 la majorité des actions du Secours Populaire de France -ex-Secours Rouge et alors en pleine expansion- est tournée vers l'Espagne républicaine. "Le Secours Populaire de France et des colonies" produira même L'Espagne Vivra réalisé en 1939 par Henri Cartier-Bresson et commenté par son beau-frère, Georges Sadoul, qui dénonce avec précision l'intervention maure, allemande et italienne en Espagne et s'achève par une séquence sur le travail des militants du Secours populaire : quêtes pour acheter du lait pour les enfants d'Espagne, collectes de vivres et de vêtements, camions de la solidarité parcourant la campagne, affrètements de péniches, de trains et de bateaux.

Les films militants apparaissent ainsi sous un de leur aspect essentiel (tautologique) : moment de la propagande, ils filment avec insistance la propagande et les actions militantes pour mieux renforcer celles-ci. Cependant, leur but ne peut être atteint que s’ils sont effectivement vus par un public élargi. Se pose donc la question cruciale des publics et des réseaux de distributions (aussi importante, en analyse historique, que celle du contenu des films). Les films militants se heurtent d'ailleurs à un obstacle de taille : la censure, de la part de l'Etat et des distributeurs commerciaux, de tous les signes explicites du politique. Le mouvement ouvrier, sous le Front populaire, alors qu'il était en capacité pour la première fois dans son histoire de produire des films, se trouva ainsi confronter à ce dilemme : réaliser des films purement syndicaux ou/et politiques au risque de les voir censurer, produire des films moins " marqués ", au risque cette fois d'altérer leur message ou de décevoir les militants. Rapidement, il fut envisagé de créer des versions doubles d'un même film, une version longue pour les circuits commerciaux en tachant d'éviter la censure, une version courte, plus syndicale et politique, destinée aux réseaux militants. Cette solution fut envisagée suite à l'exploitation des Batisseurs, le film de la fédération du Bâtiment réalisé par Jean Eipsten, et suite également à l'exploitation de Sur Les Routes d'acier. Une précieuse note de Ciné-Liberté adressée à Henry Reynaud, le secrétaire de l'Union des Syndicats de la région parisienne, précise ainsi : "Le film de la Fédération du Bâtiment, qui comporte une importante partie syndicale, s'avère très difficile à exploiter commercialement, à tel point qu'on a renoncé à son exploitation commerciale. Le film de la Fédération des cheminots, par contre, va passer dans le grand circuit Gaumont, mais après avoir été obligatoirement amputé de toutes les parties syndicales ".

Les Bâtisseurs qui fait effectivement la part belle aux discours syndicaux et corporatifs n'en possède pas moins une deuxième version, non pas commerciale, mais " politique ". La version longue, syndicale, (même si, lors de l'Exposition Universelle, une série de champs -contre-champs sur les pavillons soviétiques et nazis s'achève symboliquement par un plan sur le bâtiment russe) s'en tient effectivement à une certaine neutralité : le film ne se fait pas l'apologie des grèves, la revendication d'une politique de grands travaux pouvaient rassembler toutes les sensibilités idéologiques de la CGT , et les exemples de modernités architecturales sont choisis autant dans les municipalités à direction socialiste qu'à direction communiste. Des trois films fédéraux de la CGT , Les Bâtisseurs est même le seul film à ne faire aucune allusion à la guerre d'Espagne. Seulement, son doublet politique, La Relève, au générique et aux acteurs largement communs, dresse, lui, sous la forme d'une saynète théâtrale et avec quelques images documentaires (guerre d'Espagne et manifestation parisienne), un bilan très critique du gouvernement du Front populaire. Alors que des anciens travailleurs évoquent les luttes de la profession et leurs voeux syndicaux (dont ils précisent qu'une bonne partie n'a toujours pas été réalisée par le gouvernement de Front populaire), arrive un jeune ouvrier, de retour d'Espagne. Celui-ci, de manière à la fois didactique et virulente, lance un appel pour une véritable mobilisation en faveur de l'Espagne républicaine. Un film peut donc en cacher un autre ou, à l'instar de certains tableaux de Goya, dissimuler en son sein une oeuvre beaucoup moins " chaste " politiquement.

On imagine ainsi plus aisément que les publics recherchés ne sont pas toujours les mêmes, que nombre de films militants n'ont pu être projetés que dans les réseaux militants, parfois semi-clandestinement. Les données manquent encore sur ce type de projections qui ont pourtant grandement contribué à la mobilisation et à la vitalité de nombreux réseaux sous le Front populaire (et avant). Pour Paris et sa région, remarquons seulement qu'un groupe de recherche travaille actuellement sur la coopérative La Belleviloise , que le bref fonctionnement des Amis de Spartacus est maintenant connu et que, grâce aux travaux de Natacha Lillo et d'Annie Fourcault il est possible d'avoir une vue partielle mais précise des projections militantes en banlieue nord sous le Front populaire.

Les séances militantes relevées par Natacha Lillo rappellent également que ce type de projection n'était pas l'apanage des milieux communistes. Pendant la guerre d'Espagne, les milieux libertaires (majoritairement ceux des immigrés espagnols installés en banlieue nord-est) recoururent ainsi abondamment au cinéma pour animer des soirées de solidarité. Et lors de ces séances cinématographiques la foule fut souvent au rendez-vous. Ainsi, les comités du très actif SIA (Solidarité Internationale Antifasciste) programmèrent, fin 1937 et début 1938, un cycle de films espagnols, militants et anarchistes, dans la banlieue nord, à Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers. A chaque fois entre 500 et 1 000 personnes assistèrent aux " projections privées " de Colonne de fer, 19 juillet 1936, Division héroï que, Aragon travaille et lutte, Madrid tombe du fascisme, productions du Syndicat barcelonais de l'Industrie du Film. (Pour assister aux projections, il fallait être membre du SIA et posséder une invitation, afin d'éviter l'intervention de la censure). En mai 1938, devant 500 personnes, la section d'Aubervilliers du SIA et le Comité antifasciste de Drancy projetèrent, en langue espagnole, Aurore d'Espérance et Barrios Rojos, deux mélodrames à velléités libertaires également produits par le Syndicat anarchiste de l'Industrie du Film. Ce programme fut repris à l'automne 1938 à Drancy, Stains et Aubervilliers, devant 300 à 400 personnes à chaque séance.

Durant la même période et au sein des mêmes localités, le PCF et les organisations qui lui étaient proches organisèrent également des projections en partie similaires. Cependant le public était très rarement majoritairement issu de la communauté espagnole et les séances cinématographiques de solidarité avec l'Espagne républicaine pouvaient comprendre -c'était même courant- des films français ou soviétiques sans rapport direct avec l'événement. A Aubervilliers, en novembre 1937, après la projection de La guerre aux champs, des Enfants d'Espagne, de L'Oeuvre du fascisme et d'Espagne 1937 fut ainsi montré, en " séance privée " et devant environ 800 personnes, le film soviétique et anti-hitlérien Les souliers percés. A Bobigny, l'Amicale du Nouveau Village projeta le 26 octobre 1937 Naissance de l'armée républicaine espagnole après 14 juillet, Histoire de la Commune et Le Temps des cerises, fiction consacrée à la retraite des vieux travailleurs.

S'il est évident que la présence d'équipes communistes à la tête de certaines municipalités ouvrières facilitaient ce type de diffusion militante consacrée à l'Espagne républicaine, (diffusion également favorisée par la présence de communautés espagnoles), il faut néanmoins préciser, qu'au-delà de la région parisienne, le cinéma participa également à la mobilisation de l'opinion. (Et en province, le PCF ne subit que très faiblement la rivalité des milieux anarchistes). Des voitures de l'Humanité, équipées d'appareils de projection, sillonnèrent ainsi les campagnes et les petites agglomérations pour organiser des séances de cinéma et de propagande. En Bretagne, dans le Trégor occidental et en Haute-Cornouaille, en pays " laï que " donc (si ce n'est rouge), le PCF, en projetant Faits d'Espagne et La Vie est à nous, organisa par exemple une tournée de propagande en faveur de l'Espagne républicaine. Dans à peu près une trentaine de localités, 200 à 300 personnes en moyenne assistèrent aux projections, c'est-à-dire plus de 6 000 personnes en tout. Le cinéma du Front populaire ainsi entendu participa donc grandement à la mobilisation de l'opinion en faveur de l'Espagne républicaine, tout en donnant les images des gestes de solidarité vis-à-vis de la République espagnole. Au regard de ces images forcément déformées par les besoins de la propagande mais produisant cependant des effets réels de solidarité, on peut supposer que le prolétariat de la banlieue nord de Paris, parmi d'autres, se montra plus solidaire que les prolétaires de La Belle Equipe.

Tangui Perron

Novembre 1999
Article écrit dans le cadre d'une journée d'étude organisée par l'Association Histoire et mémoire ouvrière en Seine-saint-Denis (AHMO 93).