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Henri Cartier-Bresson , la guerre d’Espagne et le cinéma

À la fin de son ultime roman, Le témoin oculaire, Ernst Weiss décrit son héros et narrateur s’arrêtant boulevard de la Madeleine à Paris pour observer une vitrine qui, par des photos agrandies et des messages lumineux, livre les dernières informations sur la situation militaire en Espagne. Une photo retient particulièrement son attention, celle d’un «pauvre enfant de quatre ou cinq ans, qui avait été écrasé par une bombe et gisait, déchiqueté, dans son sang».

Peu de temps après ce choc visuel, le narrateur s’engage dans les rangs des républicains espagnols.

Le roman dévoile le réel : les images ont effectivement joué un rôle déterminant dans la mobilisation des affects. La défense de la démocratie espagnole passionna l’opinion française (et mondiale) et suscita de très nombreux actes de solidarité. Le Front Populaire français ne pouvait pas, pensait-on, laisser choir le Front populaire espagnol sous le coup du fascisme. Les communistes, en France, furent à la pointe de ce combat. Henri Cartier-Bresson (qui a cette époque signait Henri Cartier), issu d’une riche famille d’industriels, avait déjà commencé à parcourir le monde en tant que photographe avant de vouloir se consacrer au cinéma : la Côte-d’Ivoire en 1931, l’Espagne dès 1932-1933, le Mexique en 1934… C’est aux Etats-Unis, au côté du photographe et cinéaste Paul Strand, co-fondateur de la coopérative Frontier Films, qu’il s’initie au cinéma. De retour en France il collabore avec Jean Renoir, entre autres lors de la réalisation, pour le PCF, de La vie est nous (1936), beau film de propagande électorale qui fut interdit par la censure.

Pour Cartier, le cinéma fut donc une porte d’entrée vers le communisme. On lui en imagine d’autres, très diverses. Depuis le début des années trente, le peuple et la misère sont présents dans ses photos ; à l’instar d’un talentueux noyau de jeunes photographes (dont Willy Ronis),  Cartier-Bresson est membre de l’AEAR (Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires). Aragon l’a embauché en 1937 pour livrer des images à Ce Soir, quotidien du soir nouvellement créé – avec l’aide de la République espagnole -, pour aider, entre autres, la République agressée. Il publie également des photos dans Regards où œuvre son beauf-frère, le critique communiste et historien Georges Sadoul. Ceci est aussi un indice de la stratégie du mouvement communiste : pour aider l’Espagne, il faut œuvrer sur trois fronts – militaire, économique mais aussi culturel. Les images et les sons sont intensément mobilisés pour ce combat. Le Parti Communiste créé ainsi la maison de disque « Le chant du monde », éditant et rendant célèbre les chants républicains espagnols que l’on retrouve dans l’abondante bande-son du second documentaire (méconnu) de Cartier, L’Espagne vivra (1939).

Henri Cartier se tourne donc vers le cinéma par goût personnel mais aussi par désir de parler efficacement au plus grand nombre – un souci militant. Les esthéticiens seront peut-être surpris de ne reconnaître, à l’exception de plusieurs plans, le style du maître dans L’Espagne vivra mais la nature même du cinéma, sa fluidité narrative, et la nécessité comme l’urgence politique exigeaient sans doute de soumettre la forme à la clarté et la précision du discours. Et celui-ci est implacable. L’Espagne vivra décrit avec force détails l’implication des armées italiennes et allemandes dans l’agression contre la démocratie espagnole, pour mieux dénoncer la politique de non-intervention appliquée par la France et la Grande-Bretagne. L’image est considérée comme une preuve et les preuves matérielles de l’implication fasciste et nazie dans cette guerre sont présentes au cœur même de l’image. Certains documents comme l’entretien avec un officier italien prisonnier sont rigoureusement contextualisés (on peut y deviner l’influence de Sadoul), alors que le ballet grotesque de la diplomatie occidentale à Londres est traité selon le mode de l’agit prop’ (répétition d’un même plan, musique de cirque déjà utilisé dans La vie est à nous). Au-delà de cette dénonciation explicite, le film annonce les dangers fascistes qui pèsent sur l’Europe et la France après la trahison de Munich. Commandité par le Secours populaire de France et des colonies – héritier direct du Secours rouge international -, L’Espagne vivra nous rappelle également que cette organisation de masse consacra l’essentiel de sa force militante, sous le Front Populaire, à aider l’Espagne Républicaine. Entièrement soumis à sa propre démonstration politique, le documentaire de Cartier-Bresson en vient à minorer le rôle et sous-évaluer le nombre des Brigades internationales comme il ignore – excepté un plan – l’implication de l’URSS dans ce combat (implication diverse, parfois criminelle). L’Espagne vivra n’en demeure pas moins un document précieux et clairvoyant.

Cette fois commandité par le Centre Sanitaire International (dont le siège était à Paris) et co-réalisé par l’opérateur et réalisateur américain Herbert Kline (lui aussi membre de Frontier Films), Victoire de la vie (1938), premier documentaire de Cartier Bresson, entend quant à lui valoriser l’œuvre de la centrale sanitaire après avoir décrit la mobilisation militaire de la République espagnole. Le commentaire, écrit par Pierre Unik, est moins abondant que celui composé par Georges Sadoul et le dernier tiers du film, par de beaux plans documentaires, s’attarde par exemple sur les visages de deux hommes hospitalisés jouant aux échecs ou sur celui d’un milicien républicain apprenant à lire. Face à ceux qui criaient « Vive la mort », l’œuvre du Front populaire espagnol est présentée comme une œuvre de vie, et la culture comme un dépassement de soi et un combat collectif. Ni le cinéma ni la guerre d’Espagne ne  furent des accidents de parcours dans la vie et l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson.

Tangui Perron