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Le fantôme-camarade

Esquisse d’un parcours politique et syndical de Chris Marker

C’était un temps déraisonnable. Mais plus politique. On va mettre Marker à table, et remettre le couvert – fourchettes, couteaux, faucilles et marteaux. Comme avec Godard et les godardiens, le problème avec Marker pourrait bien être certains markeriens. Quand le cinéaste est mort (en 2012), parce que son apport artistique est fondamental, parce que l’époque est déprimante et dépolitisée - plus guère portée par les utopies - on a généralement négligé la dimension politique, complexe, de son engagement. Mais comment comprendre Marker sans parler d’éducation populaire, de communisme, de dissidence, de mouvement ouvrier ? Ce n’est pas parce que certaines choses n’existent plus qu’elles n’ont pas existé. Ce n’est pas parce que certains rêves ont fini en cauchemar qu’on n’a pas eu raison de rêver. (Et certains réveils sont d’autres cauchemars - qu’on appelle « le réel ».) Il est vrai que Marker lui-même a favorisé certaines mythologies markeriennes. L’homme (sans image, ou presque, de son visage), aux si nombreuses amitiés, aux multiples identités, aux admirations parfois changeantes, a aussi organisé la dissimulation de ses traces et la disparition, plus ou moins temporaire, de certains de ses films. Mais si l’on convoque Marker à table – une sorte de banquet républicain, si ce n’est prolétarien -, ce n’est pas tant pour ôter le masque à un mort que pour tutoyer un fantôme – un fantôme qui fut longtemps un « fantôme-camarade ». 

Tangui Perron

Texte paru à l'occasion du festival Utopia au cinéma l'Ecran de Saint-Denis, 5 au 11 Février 2014.

Hommage collectif à Chris Marker