×

Les douces révoltes de Bruno...

« Le lendemain, c’était mercredi, je passai la matinée avec Pétula. Nous avions construit une ferme sur la table de la cuisine…
Tout en jouant, elle me questionna :
- C’est quoi ton métier ?
- Avec une grosse caméra, je filme les gens, comment ils vivent, comment ils voudraient vivre…
- Moi, tu me filmerais dans ma ferme, alors ?
- C’est ça. Des enfants, j’en ai filmé dans plein de pays. Et puis j’ai filmé la guerre aussi. Des enfants qui n’ont plus de maison pour habiter et qui ont peur.
- Et t’as filmé en Afrique ?
- Oui, souvent. J’aime beaucoup l’Afrique.
- T’as peut-être filmé mon père sans le savoir.
… Je répondis évasivement :
- C’est bien possible… En Amérique du Sud aussi, j’ai filmé des gens qui se battaient dans la montagne, pour pas qu’on vienne leur prendre leur terre…
… Elle hochait la tête, remuant une pensée un peu lointaine. Enfin, elle me demanda :
- Pourquoi tu vas toujours dans les autres pays ?
- Là, tu as raison. Ici aussi, il y a plein de choses à voir… J’ai fait un film ici avec des amis à moi qui travaillent dans une énorme usine. Seulement on n’avait pas le droit de rentrer avec eux dans l’usine, alors ils ont joué, un peu comme au théâtre, tout ce qui se passe dans l’usine, tous les jours… Et souvent, c’était même très drôle. Je te le montrerai un jour, ce film.
- Il est passé à la télé ?
- Non… Ils n’en ont pas voulu. Ils disaient que les gens des usines, ça doit rester dans les usines et pas faire du cinéma.1 »

Ce dialogue est extrait du « Baume du tigre » écrit par Bruno Muel à la fin des années 70. Ce bouquin, vous ne pouvez pas savoir comme il m’a marqué. J’étais jeune opérateur, sorti depuis peu de l’Idhec et je militais le cinéma au sein du collectif : Cinélutte. Nous avions ni dieu ni maître mais quelques grands aînés vécus comme des points de repères : Rouch, Marker, Vautier, Leackock, Perrault, Ivens… Des figures emblématiques aussi comme Vigo ou Renoir mais les uns et les autres étaient d’un autre temps, d’une autre histoire… Nous étions des gauchistes, des soixanthuitards ou des post-soixanthuitards en rupture avec la gauche, avec le PC…

Nous étions en pleine contradiction : nous voulions raconter le monde, ici ailleurs, mais nous commencions à douter des élans révolutionnaires. Nous voulions faire du cinéma, de la télé mais les uns nous demandaient de nous taire, de faire comme toujours on avait fait et les autres ne voulaient pas de nous, pas de nos images, ni de nos sons.

La pratique en nous éloignait petit à petit des dogmes. Fiction, reportage ? Tout ce qui bouge n’est pas rouge ! Et alors, on y allait quand même avec tout et son contraire mais fallait y être, en être de ce monde sauvage et étriqué qui faisait crier les femmes, les prolos en rupture, les guitares saturées et les mémoires endormies. Derrière la caméra, nous tentions de jouer mais on nous disait : faut être utile, utile à la cause et puis jouer c’était un peu tabou, chez nous les marxistes-léninistes.

Entre nous cinéastes, nous nous croisions pas souvent : dans quelques débats où chacun maintenait les positions de son groupe, de ses amis. Plus régulièrement, nous nous retrouvions dans les même manifs, les mêmes luttes. Nous nous échangions de la pellicule, un objectif, une combine de labo, d’audi… J’allais voir les films des autres mais nous étions peu nombreux puisque les films les plus beaux seraient à venir !

C’est ainsi que j’ai découvert le travail de Muel, ses films tournés aux quatre coins du monde au contact des mouvements révolutionnaires. J’avais vu ses films à Sochaux… On m’avait parlé du groupe Medvekine.

Je trouvais qu’il filmait bien, avec beaucoup de pertinence mais je ne savais pas voir le doute, la révolte profonde et la douceur du bonhomme qui tenait la caméra. Les lignes de partage idéologiques étaient là, bien là. C’était comme ça. Muel était proche du PC… Alors…

Et puis un jour, je tombe sur ce petit bouquin : « Le baume du Tigre » publié chez Maurice Nadeau. C’était un petit roman où l’amour, le désir, le voyage, l’engagement et parfois la perte de soi se côtoyaient.

Pour la première fois, je lisais la chronique sensible d’un caméraman qui parlait à la première personne, qui disait je. Ce fut comme une fenêtre qui s’ouvrait sur ce réel que nous voulions manger à pleines dents. « J’étais un faux Lemmy Caution qui se serait pris pour Arthur Rimbaud ».

Dans mon inexpérience de jeune opérateur et d’apprenti cinéaste, cette lecture m’a fait péter les cadenas de l’omission du jeu et du je, et ce ne fut pas rien.

Quand l’occasion se présentait, j’allais voir ses films pour regarder non seulement comment les gens vivaient mais comment les personnages jouaient ce qu’ils rêvaient de vivre et derrière ces images, je découvrais petit à petit ce que je n’avais pas su voir : l’engagement vital du bonhomme qui jouaient les vies dures et les utopies douces.

Je connais peu Bruno. Nous nous croisons depuis une vingtaine d’années, ici et là, devant un écran ou devant un verre de vin. On se donne des nouvelles et puis chacun reprend son chemin. Mais, souvent j’ai pensé à lui en débarquant dans certains pays où il avait traîné ses guêtres et sa caméra : « Je débarquai donc dans la grande ville auréolée de bidonvilles… J’arrivai comme le petit poucet avec ma bite et mon couteau… et encore, j’avais oublié mon couteau dans le vide poche de l’avion ! ».

J’ai le souvenir du stade de Santiago du Chili où je filmais avec Guzman qui y fut prisonnier au moment même où Muel y filmait « Septembre chilien ». Entre deux prises, Guzman me dit : « Tu sais quand j’étais là, j’ai entendu crier mon nom, un caméraman français, je crois… ». C’était Muel. Voilà comment se font aussi les filiations fraternelles et cinématographiques.

« Aujourd’hui, quand je pointe l’œil de ma caméra sur une scène de la vie humaine qui me passionne, j’ai envie de poser ma caméra pour mieux voir, avec mes propres yeux. Je ne suis pas les yeux du monde. Je ne suis pas pur et je ne veux plus me cacher derrière la fausse pureté de cet œil de verre. »

Il est tombé malade puis a posé la caméra plus souvent qu’à son tour. Un de ses talents a été de connaître les lignes et de faire tout pour ne pas les suivre qu’elles soient politiques ou corporatistes. A ce jeu, il a dû se perdre plus d’une fois. C’est peut-être la condition pour qu’un homme existe et qu’une image mérite elle aussi d’exister. Chez ce bonhomme, il y a une bien belle façon d’être libertaire avec une caméra sur l’épaule.

« En me dirigeant vers l’hôpital dans mon beau costume… Je pensais à Lord Jim. Aux deux Lord Jim, à celui qui entreprend et réussit, qui agit et transforme, à sa manière, le monde autour de lui, et à celui qui est obligé de fuir, chaque fois rattrapé par le souvenir de sa faute, par sa malédiction… »

Enfin la vie va, j’ai l’âge maintenant que Muel avait quand j’ai découvert ses films et ce petit « Baume du tigre ».
Il y a quelques mois, dans un festival, à Quimper, je suis allé revoir Classe de lutte. Le film a vieilli. L’image film projetée en vidéo a terni. Muel y filme une révolte douce et intransigeante qui émerge petit à petit. Derrière les visages et les paroles des ouvrières et des ouvriers de cette époque, Muel saisit le portrait d’une femme, une femme particulière et éternelle, une de ces femmes qu’on a envie aujourd’hui encore d’aimer, de retrouver pour partager non seulement sa révolte mais la forte douceur d’une vie plus belle, plus juste, plus sensuelle…

C’est la force et la faiblesse de ce cinéaste à part, d’avoir pu aimer, d’avoir pris le risque de se perdre mais d’avoir su partager l’essentiel au travers de ses films, un peu comme des traces de poésie essentielle et révoltées posées entre les perfos de la pellicule.

Bruno, tu fais partie de ces personnes avec qui on a envie de boire un verre de vin jusqu’à plus soif, jusqu’à parler aux étoiles de nos rêves passés et présents, si futiles mais tellement indispensables pour nous mêmes et les autres.
Bruno, à bientôt.

 

Eric Pittard, septembre 2004

 

1. Le baume du tigre, 1979, Paris Ed. Maurice Nadeau