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Portait : Yann Le Masson, le personnel politique

Yann Le Masson, né à Brest en 1930, ne s’appelle pas Yann et il n’est peut-être pas tout à fait lui-même. C’est par cette vérité et cette boutade un peu macabre – vous verrez pourquoi- que Yann Le Masson aime parfois à se présenter. Fervent nationaliste, le père du cinéaste voulait à tout prix donner un prénom breton à son fils. L’officier civil refusa – à cette époque on ne badinait pas avec la norme jacobino-républicaine -  et il imposa la traduction française : sur ses papiers officiels Yann se prénomme Jean. Chez les Le Masson il était interdit de parler français à table.

Yann Le Masson perdit rapidement son frère jumeau, mort en bas âge, et comme on lui fit remarquer des décennies plus tard qu’il avait une silhouette de baroudeur et des mains d’étrangleur, il émit l’hypothèse qu’il s’était débarrassé  de son frère, qu’on les avait confondu et qu’il était donc un autre, ni Yann, ni Jean… Des photos de Yann enfant, il y a en plusieurs le montrant en costume breton ; adolescent pendant guerre, il fit même partie d’un groupe folklorique et nationaliste créé par son père, à l’idéologie fort suspecte… Feuilleter un album de photos familiales des Le Masson, c’est aussi se promener dans l’empire colonial français, de l’Afrique de l’Ouest à l’Indochine.

On hérite toujours cependant de quelque chose.  De ses parents, beaux jeunes gens capables de fantaisie, Yann Le Masson hérita aussi, sans doute, d’un fort penchant pour la rigueur et la discipline mais aussi d’un goût prononcé pour l’exotisme et les voyages – son père, polytechnicien, fut capitaine de vaisseau. On ne peut pas dire néanmoins que la bourgeoisie vannetaise (dont le père et la mère de Yann issus) était particulièrement ouverte et tolérante  - ce n’est pas Alain Resnais, provenant aussi d’un milieu catholique et bourgeois semblable, qui nous contredira.

Eduqué par les jésuites et brillant élève, Yann Le Masson eut accès, sous la férule d’un bon père, à l’enfer de la bibliothèque de son établissement scolaire : en échange de la lecture de la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin, il lui fut permit de lire Le Capital de Karl Marx. C’est ce dernier qui emporta le morceau. Yann Le Masson par choix intellectuel et par réaction à son milieu d’origine, décida donc d’être communiste. Et rien, par la suite, ne modifia ce choix. Etre communiste dans les années 1950, c’était être léniniste et discipliné et aussi stalinien - à quelques exceptions près dont Yann ne fit pas partie. (Sa force physique lui valut en outre d’être un temps garde du corps de Maurice Thorez, dont il garde un bon souvenir). Pour Yann Le Masson, ce type d’engagement politique fut aussi et surtout le moyen et la méthode pour être internationaliste et anticolonialiste.

Après de solides études de mathématiques et de cinéma (à l’école Vaugirard puis à l’IDHEC), après également une formation volontaire de parachutiste, Yann Le Masson fut envoyé en Algérie en tant qu’officier (le Parti lui avait signalé son opposition à une éventuelle désertion). Là, Yann Le Masson enseigna l’histoire de la colonisation et l’art de la photographie à ses soldats, fut mis aux arrêts deux ou trois fois pour refus d’obéissance, mais cette guerre coloniale il la fit néanmoins, et sans doute salement. De retour d’Algérie, complètement traumatisé, Yann Le Masson ne pouvait plus supporter qu’un regard se pose sur lui sans se bagarrer avec celui qui aurait pu voir en lui. Une femme, une militante chère aux lecteurs de Positif (à son histoire en tout cas) joua alors un rôle déterminant dans le parcours de Yann : Michèle Firk. La critique au destin tragique proposa à Yann Le Masson de porter et trafiquer des armes pour le compte du FLN, ce que le jeune cinéaste fit à grande échelle, avec sa première épouse  Olga Poliakoff (par ailleurs nièce du peintre et sœur de l’actrice Marina Vlady).

C’est aussi avec sa compagne que Yann Le Masson réalise son premier film (sur une idée de René Vautier), J’ai huit ans (9 min), soit le montage de dessins d’enfants qui, réfugiés en Tunisie, témoignent des exactions de l’armée française. On a du mal à imaginer aujourd’hui l’impact qu’eut ce film sobre et efficace diffusé clandestinement sur le sol français à la fin de la guerre d’Algérie, alors que l’OAS perpétrait de criminels attentats. Partisan, la revue animée par François Maspéro, en fit sa une au printemps 1962 (ce qui lui valut une interdiction) et ce court-métrage fut aussi l’occasion d’un article manifeste  « Pour un cinéma hors-la-loi », publié l’été 1962 dans un autre numéro de la même revue, article signé par Jean Carta et Paul-Louis Thirard, critique à Positif. (Au mois de juin, Positif publiait également « Un manifeste pour un cinéma parallèle » largement issu de cette expérience).

J’ai huit ans fut interdit dix ans en France, tout comme le second film de Yann Le Masson, Sucre amer (1962), qui dénonce le colonialisme (et la tricherie électorale de Debré père) sur l’île de la Réunion. Parallèlement à une  riche et réputée carrière de cadreur et de chef opérateur, Yann Le Masson mit donc son talent au service de ses idées. En 1962, il filme la répression au métro Charonne et les obsèques des huit victimes ; en 1968, les grèves à Citroën-Nanterre et les obsèques du lycéen Gilles Tautin.

De cet opérateur on dit souvent qu’il préfère le cadre à la lumière. Ce n’est pas tout à fait exact. Certes, il est vrai que ses plans sont d’une précision mathématique, qu’ayant l’œil absolu, il peut aussi bien servir l’imaginaire d’un cinéaste  que filmer en cinéma direct – et faire ressurgir ce que le réel recèle de mise en scène. Yann Le Masson sait attendre et anticiper un événement, même minime, pour l’intégrer dans la scène filmée, en tournant de manière quasi instinctive, en totale immersion. Son goût du combat lui fait également plonger dans un réel agité sans craindre de se faire bousculer, d’où, aussi, sa capacité à filmer les scènes de bataille, parfois en plan séquence et presque toujours caméra à l’épaule. A ce titre, le final (époustouflant) de son troisième film et premier long métrage, Kashima Paradise (co-réalisé avec Benie Deswarte, 1974)est d’une grande maestria. C’est d’ailleurs ce documentaire politique sur le capitalisme prédateur et destructeur au Japon qui le fit accéder à une certaine célébrité (au détriment, hélas, de Benie Deswarte, chercheuse en sciences sociales et alors sa compagne lors de cette aventure japonaise). C’est à partir de cette expérience japonaise que Yann Le Masson a commencé à théoriser son art de filmer en s’inspirant des écrits du peintre samouraï Musashi Miyamoto (pour qui voir est plus important que regarder). Cette notoriété de réalisateur politique vint ainsi s’ajouter à sa réputation d’excellent cadreur, capable de capter de délicates scènes d’actions. (Columbia fit ainsi appel à son savoir-faire pour diriger la deuxième équipe d’Un château en enfer (1969 de Sidney Pollack).

La précision et la beauté des cadres de Yann Le Masson, on les retrouve également dans le film de Chris Marker et Pierre Lhomme , Le joli Mai (1962) ou dans Le combat dans l’île (1962) d’Alain Cavalier (où là encore Yann Le Masson est cadreur et Pierre Lhomme, son ami, chef opérateur). Au passage, on notera que ces deux films évoquent entre autres, de manière singulière, la guerre d’Algérie tout comme le court-métrage de Paul Carpita, La récréation (1959), dont Yann Le Masson a signé l’image. Malgré cette intelligence du cadre, il n’y a pas chez Yann Le Masson, loin de là, indifférence à la lumière. Sa collaboration avec Jean-Daniel Pollet, en particulier pour Tu imagines Robinson (1967), baigné par une si belle lumière méditerranéenne est là pour en témoigner. Seulement, par la pratique et ka théorie (qu’il a aimé enseigner) Yann Le Masson en est venu à cette distinction : la lumière on peut l’attendre, tenter de la domestiquer ou la créer, mais le cadre ne se fabrique pas ; son sens est lié à la scène et aux acteurs.

Si la carrière de Yann Le Masson comme chef opérateur ou cadreur est dense et fructueuse, sa carrière de cinéaste (que l’on redécouvre aujourd’hui grâce à la sortie DVD de ses films aux éditions Montparnasse), l’est moins. Aux trois films précités s’ajoutent Pour demain ( 1978, film de propagande pour un petit parti d’extrême gauche, le PCR ml)[1], Regarde, elle a les yeux grand ouverts (1980) qui suit les mobilisations et les pratiques d’un groupe du MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception), et Héligonka, portrait ô combien émouvant de son frère qui perd la vue (sans doute son film le plus personnel). Ce dernier court-métrage revêt un aspect quasi expérimental, en tentant de faire partager au spectateur la perte progressive d’un sens (la vue), alors que l’ouïe (le son de l’accordéon) et le toucher de la matière se dessinent comme des planches de salut.

Après Héligonka, Yann Le Masson poursuivit une carrière de marinier en Europe à bord de sa péniche, le Nistader 2 dont le ventre (où se côtoient la table de montage et l’établi, des souvenirs de voyages et des archives cinématographiques), n’est pas sans rappeler la cabine de l’Atalante filmée par Vigo. Régulièrement, Yann Le Masson  laissait arrimée sa péniche du côté d’Avignon pour aller donner des cours à l’ICAIC, l’école de cinéma de Cuba, en compagnie du grand preneur de son Antoine Bonfanti ou de la monteuse Jacqueline Mépiel, qui partagèrent bien de ses combats.

En vingt ans, Yann Le Masson n’a donc signé ou co-signé que trois courts-métrages et trois longs-métrages, en s’épaulant souvent sur des collectifs. La trace qu’il laisse dans l’histoire politique et esthétique du cinéma français n’est pas moins grande. La violence et le dogme ont parfois balisé son horizon, nous retiendrons cependant le courage de ses positions, la cohérence de son parcours, l’acuité de son regard – et la beauté de ses images. Regarder les yeux grand ouverts le cinéma de Yann Le Masson, c’est plonger dans l’histoire du XXème siècle et dans de nombreux combats libérateurs : pour le droit des hommes et des femmes à disposer de leurs destins collectifs et individuels, pour le droit de disposer de son corps, de son avenir ou de ses sens. Sous le sabre de sa caméra, on découvre chez Yann Le Masson un désir de prendre le large et d’atteindre une liberté véritable.

Tangui Perron

Positif, Février 2012, n°612

[1] Pour demain, récemment découvert, ne figure pas dans le coffret des éditions Montparnasse. Difficilement assumé par Yann Le Masson, ce film du Parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste, réalisé pour les législatives de 1978 s’achève, après une première partie assez datée et dogmatique, par un final esthétiquement superbe, tourné dans le Nord de la France en milieu ouvrier.