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In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord #1

Mardi 25 septembre 2018

Installation dans mon bureau. Le matin le soleil frappe directement sur la table, dehors ciel bleu, froid sec de l’automne, je vois par la fenêtre les gamins dépenser une énergie qui m’étonne toujours. Je commence à écrire vite, ce bureau me va bien. Je pense utiliser le grand tableau véléda pour dessiner les trajectoires des personnages de T’es pas allé voir dedans, dresser une représentation cartographique du scénario. Sur papier celui-là est décidément bien fragmentaire, jamais eu autant de morceaux dispersés et autant de voies possibles. Un éclatement qui ressemble à la situation intérieure des personnages. Dans l’après-midi, cinq ou six 4ème me rendent visite, ce sont les premiers. Ils rentrent en furie sans frapper, grands sourires, me demandant si c’est moi “le cinéaste”, me disent qu’ils ont vu les bandes annonces de la résidence mais que ça n’a pas marché jusqu’à la fin, ça s’est arrêté lorsque Arthur marche dans la forêt. “Mais quand le monsieur il est dans les bois, après ça fait peur ?” “Heu, non non, il fait du sport après, de la musculation mais avec des gros cailloux” “ha bon. Quelle idée”. Les questions fusent. Qu’est ce que je vais faire cette année ? Avec quoi je filme ? Est-ce que c’est une caméra pro ? Que c’est trop bien. Que même si je travaille plutôt avec une classe de troisième, est-ce qu’ils peuvent participer ? Et, est-ce qu’ils peuvent revenir ? Est-ce que je peux intervenir en cours ? Et surtout, est-ce qu’ils pourront me poser plein de questions ? L’après-midi avec Antoine, nous collons des tirages qu’il a extraits de la bande-annonce et agrandis, sur les murs et la porte de mon bureau. Quel plaisir de voir les copains et des morceaux du bled sur ce mur. Moi qui m’en veux d’être lent pour mettre en route ce nouveau film-91, je me dis qu’en fait il commence par prendre forme comme ça, sur ces vitres d’une salle de classe. Mais maintenant, est-ce que ça peut communiquer avec les mômes ? Est-ce qu’on peut créer des rapports véritables ? Ne surtout pas se limiter au “devoir” de l’atelier. Que les mômes fassent leurs propres images avant tout.

Mercredi 26 septembre 2018

Bien écrit aujourd’hui. Toujours cette question des trajectoires des personnages, mais je me rends compte que le mot tracé convient mieux. Il rend les personnages plus actifs, même s’ils sont paumés. Ils dessinent une voie dans le territoire. Tracés de leur errance, tracés de leur fuite qui doit devenir une évasion. Revoir les lignes d’erre chez Deligny, mais que ça devienne pas trop abstrait, comment faire une géographie sérieuse ? Mercredi, midi approche, fin la journée. Grand soleil qui illumine cette vaste cour vide, les bancs de béton, les cages de foot. Envie de partir en repérage très vite, travailler cette question du soleil d’automne.

Jeudi 27 septembre 2018

Vraie journée passée avec les 3ème 6, les professeurs d’histoire, de musique, d’arts plastiques et de français. Supers mômes. Je commence à me souvenir de quelques noms : Anas, Anes, Aboubakar, Linda, Mona, Asna, Mamadou… Je vois certaines difficultés venir. D’abord face aux bandes annonces, qui sont restées obscures pour la plupart d’entre eux. Pas de son, un montage peut-être un peu abstrait et un univers qui est bien loin d’eux. Drôle de penser qu’à leurs yeux, ce coin du 91 a l’air pire que leur banlieue. L’aspect désertique. Discuter avec eux de leur intérêt à représenter leur propre territoire. On voit que, comme en Essonne, les lieux sont bien circonscrits : le quartier, la cité, le village.

Vendredi 28 septembre 2018

Ça y est, une des affiches qu’on a collée avec Antoine a été arrachée, j’espère qu’un des mômes gardera la photo du chien. Je suis toujours bien dans le bureau, quelques plus jeunes sont venus me voir, dont un qui aime la photo (le paysage et le mannequinat !) et qui doit m’en rapporter, on discute. L’aspect permanence commence un peu mieux à fonctionner, une personne vient au moins chaque jour. Le soleil encore chaque matin qui irradie.

Lundi 1 octobre 2018

Rendez-vous avec Abdullaï un élève en CLA. Il est venu me voir pour me parler plus en détail des bandes annonces, mais finalement on a parlé de lui. Guinée, Mali, Burkina Faso, Niger, Lybie, Italie… il a plus que le 91 à raconter... Il ne sait pas encore comment il veut s’impliquer dans l’atelier, il tenait avant tout à me raconter cette histoire. J’essaye de lui faire comprendre que ça sera surtout à eux de produire des images, ou des sons, du texte, mais dans l’immédiat ça n’a pas l’air de le motiver plus que ça. Peut-être aussi qu’il faut lui rappeller qu’on est pas obligé de revenir sur le récit de sa vie avant son arrivée en France. C’était clair pour moi mais puisque nous avons surtout parlé d’avant… Et dans sa situation actuelle, comment lui faire comprendre l’intérêt de filmer ce qui l’entoure ? Et de penser la représentation de son milieu ? Je lui ai redonné rendez-vous la semaine du 15 octobre, j’en sais trop peu sur là où il vit, avec qui…