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In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord #4

Lundi 14 janvier

En regardant les photos de nos sorties photographiées, je me rappelle les récits que certains élèves ont fait spontanément de leurs quartiers. Les 4000, Verlaine, le 15... où ils ont presque tous toujours vécu. Mieux que n'importe quel jeune parisien, ils savent dire ce que c'est chez eux. Conscience d'être d'ici, fierté d'être d'ici. Avec une vision historique de leur ville. Histoire du bout de trottoir et du bloc, mais aussi histoire des différentes populations de La Courneuve, histoire des lieux, histoire du travail. A la fin de la dernière sortie, Aboubakar et Fiona se sont perchés sur cette statue en bas du Mail. Ils riaient, faisaient les fiers et les pitres, posant avec la statue, bombant le torse. Orateurs d'un quart d'heure, ils prenaient de la hauteur et de la force pour parler de chez eux.

Mardi 15 janvier

Les entretiens ont commencé. Pour une première approche, on distingue déjà ceux qui parlent très directement du territoire, qui l’arpentent et l’occupent avec fierté. Et ceux plus discrets, voir gênés, qui n’en ont rien à dire immédiatement, qui ne savent pas si ça leur plaît vraiment ou non. Dans tous les cas, la ville est plutôt un cocon, un espace qui enveloppe. Ils vont très peu à Paris, parfois n’y sont allés qu’une ou deux fois. Pour eux c’est une ville moins animée que La Courneuve, où les gens sont “tristes”, une ville plutôt faite pour les touristes que pour les vrais gens. Une ville qui coûte cher et où ne va que pour des raisons pratiques.

Mercredi 16 janvier

Le mouvement et l'animation sont les deux mots clés pour caractériser La Courneuve. Mouvement et animation de la foule, de la convivialité et de la fête, comme du chaos... mais un espace « où c'est impossible de s'ennuyer  » comme dit Dahlia. Tout le monde se connaît, même entre différentes générations. On s'aide, on veille aux uns et aux autres, parfois on anime le quartier par ses propres moyens, comme lorsque les habitants d'une tour collectent l'argent pour organiser des barbecues, regarder les matchs de foot à l'extérieur les soirs d'été. Ou bien lorsque les plus jeunes jouent à la Playstation jusqu'à tard le soir. Le mot village est revenu plusieurs fois, au point de scander les entretiens. "C'est mon village” ou même “c'est mon petit village”. D'abord parce qu'une cité s'appelle Le village. Mais plus généralement parce que le quartier fonctionne selon eux plus comme un village que comme une grande ville telle que Paris. Au sens d'une proximité avec les autres habitants, d'un espace connu depuis toujours. A nouveau ils me disent que Paris « n'est pas fait pour les vrais gens”. Ils revendiquent leur identité périphérique, comme ces formes de sociabilité de quartier, importantes pour faire face, matériellement et moralement, aux très nombreuses contraintes économiques de chacun.

Jeudi 17 janvier

Lors des discussions enregistrées, je montre parfois des photos de mon village extraites d'un premier documentaire, ce qui suscite plus ou moins d'intérêt. Linda ne comprenait pas pourquoi je parlais de banlieue à propos de cet endroit bien désert... mais elle fut d'autant plus surprise lorsque j'ai utilisé le mot « bled » : « ça tu vois, c'est mon bled. - Mais monsieur, votre bled, ça peut pas être en France. Vous m'avez dit que vous êtes italien. C'est là-bas votre bled. Moi mon bled c'est l'Algérie. » Et puis elle reconnut sur les photos ces champs plats de blés et d'orge, traversés par l'A6, qu'elle emprunte avec sa famille pour aller « au bled », justement. Entre Falikou et Dahlia, grande discussion sur leur rapport à La Courneuve après être arrivés pour lui de Guinée, il y a deux ans, pour elle de Kabylie, il y a sept ans. Comment elle s'est trimballée avec sa famille depuis Noisy-le-sec, Bondy, Pantin, jusqu'à La Courneuve. Au début elle ne parle à personne, juste une copine qui parle un peu arabe, « comme moi je vais un peu vers lui pour l'aider (en parlant de Falikou) et bien elle venait un peu vers moi ». Et puis faire face « aux grands » qui mettent des coups, rester à sa place tout en sachant se défendre, et d'ailleurs si elle « revoit ces grands, ça sera plus pareil ». Le village en Kabylie, tout petit village, où comme à La Courneuve tout le monde se connaît. La Courneuve où c'est « plus beau à l'intérieur qu'à l'extérieur ». Falikou qui se fait sa place lentement, connaît peu de monde, qui vit à 8 mai 45, donc pas dans les cités où vivent la plupart de ses camarades de classe, Falikou qui aime se laisser chavirer par le mouvement perpétuel de la place du 8 mai.

Vendredi 18 janvier

Avec l'enseignante d'Arts plastiques nous nous sommes mis d'accord pour aller voir l'exposition d'art brut japonais à la Halle Saint-Pierre. Bonne occasion d'aller dans un musée, mais pour voir des gens un peu loin du « monde de la culture ». L'arrivée à Montmartre a été une déferlante de cris, de rires joyeux, mêlés d'insultes, de coups et d'embrassades entre eux. A peu près tout à la fois, et en même temps. Dans le musée, les différentes groupes se sont dispersés, j'allais de l'un à l'autre pour discuter de ce que pensaient les mômes de ces dessins aux traits enfantins, de ces visages monstrueux, de ces bois gravés par des forcenés, ou bien de la minutie de ces origamis faits en feuilles de chêne. Bien sûr les réactions premières face à l'art brut « mais monsieur, mon petit frère il pourrait le faire, c'est trop laid ». Contrebalancées par une admiration face à cette carte gigantesque d'une ville japonaise au crayon de papier, recouvrant le mur d'un couloir entier. Une minutie et une précision sublimes pour représenter le trafic des voitures sur les grandes artères ainsi que les lieux de fêtes foraines aux roues et aux manèges en deux dimensions. Les priorités et l'attention de l'artiste les interrogent, surtout lorsqu'il s'agit de faire une carte, objet scientifique. Mais il a fait sa carte, une carte mentale tout autant qu'un vrai témoignage sur la ville, justement parce que l'obsession guide son trait. Nous discutons, nous rions, ils crient parfois un peu trop... rires à gorges déployées devant de minuscules frigos et armoires en carton, sur lesquels l'artiste a minutieusement collé de tout petit bouts d'emballages de yaourt, de viandes, d'électro-ménager. « Hé monsieur ! C'est Darty japonais ! ». L'art « brut » a cette puissance d'une motivation qui va de la névrose à la petite distraction rigoureuse. Quand il ne les laissent pas perplexes, il leur permet de se décomplexer, de se jeter.