×

In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord#2

Lundi 15 octobre 2018

Plus difficile ce lundi, peu d’élèves passent me voir. Bien écrit pour T’es pas allé voir dedans. J’imagine la carte de l’errance d’une partie de la bande du village. Dans les marges du Gatînais. Un grand voyage, vers l’indiscernable, mais juste à côté de chez nous, entre le plateau de champs plats derrière le village, les zones d’activités et l’A6. Face à l’absence de destination, j’imagine un héroïsme dans la brume, qui n’a pas de destin et qui ne combat rien de très précis. Juste le vide des champs plats. Toujours sur le même territoire sillonné par les mêmes sortes de guerriers du prolétariat blanc. Filmer son territoire doit permettre de se positionner autrement, loin de la description au sens stricte, pourquoi pas jusqu’à imaginer être les héros de son propre territoire ? Avec les mômes, il faut autant travailler la perception documentaire de leur territoire, que les fictions possibles.

Mardi 16 octobre 2018

Mardi je continue l’écriture de T’es pas allé voir dedans. Dialogues, découpage, je fignole la première mouture du scénario qui est sortie tout seul la semaine dernière, dans ce très cher RER D, entre Moulin-Galant et Corbeil exactement, après des semaines d’impasse et de détours, durant lesquelles j’ai forcé comme un boeuf. C’est drôle Thibault passe à l’avant plan, Théo un peu plus en retrait, disposition plus proche de nos premiers court-métrages de fiction. Je me rends compte que tous les films faits dans le 91 se déroulent dans les mêmes lieux, soit qu’on les fréquente beaucoup en bande, soit qu’ils sont des refuges mystérieux. Mais surtout, je vois bien que je raconte pour ainsi dire toujours la même chose, avec les mêmes personnes, à des infimes variations près. Attention à pas confondre cette obsession de ma terre d’origine, et le rapport que les mômes du bahut peuvent entretenir avec la Courneuve. Ouvrir. Il faut surtout arriver à ce qu’ils construisent une image qui leur est propre. Avec les professeurs on décide de rajouter plus de temps d’atelier pour les futures semaines. Le temps va passer vite. Dans les couloirs, salutations énergiques des élèves ou bien au contraire grande timidité.

Mercredi 17 octobre 2018

J’ai l’honneur de rencontrer Fiona qui n’était pas présente la semaine passée. Très grande énergie Fiona. “Bonjour monsieur je me présente je m’appelle Fiona je n’étais pas là la dernière semaine et vous vous faites quoi ? Moi du théâtre je veux être actrice… et qu’est-ce qu’on va faire avec vous ?” “heu… des films…” “YES ! Au revoir !” CLAC la porte. Une cour toujours plus ensoleillée, air sec, lumière crue, les arbres qui deviennent orange. Collège Politzer, je repense à mon grand-père qui est le premier à m’avoir fait lire ce grand homme, Les principes élémentaires de philosophie, retranscription de ses cours lors des universités ouvrières du parti. Excellente introduction, pour son accessibilité, à l’histoire de la philosophie et aux bases du marxisme. Et lui, la révolution des conseils en Hongrie, la Sorbonne et les cours de Bergson perturbés, sa femme Maïe, les universités ouvrières, la résistance, la torture et la mort.

Jeudi 18 octobre 2018

Atelier avec la classe et les enseignants de musique, histoire-géo, français, arts plastiques, ainsi que Valérie photographe d’In SITU. Ça fait beaucoup, mais c’est peut-être pas de trop, au début, pour cette classe qui a décidément une très grande énergie. C’est long, mais on commence à préciser ce que je fais là. Essayer ensemble de filmer la Courneuve, ou en tout cas ce qu’on considère être son territoire. On discute des bases élémentaires de cadrages, de la notion de périphérie parallèlement abordée en géographie, puis de ce qu’on pourrait filmer, enregistrer, pour faire une image de son territoire. Évocation des lieux : tours des quartiers, verdure du parc de la Courneuve, Kebab. Évocations des sons : “Malboro Malboro !” “Maron chaud !” au métro 8 mai 1945, crissement du tramway, 4keus et M2z rappeurs de la Courneuve, le “ouais ça passe !” entendu si souvent au quartier… l’intérêt de filmer cet environnement immédiat n’est pas toujours évident. “Mais pourquoi filmer la Courneuve, c’est moche, ça pue, il y a des gens sales”. Je réponds que ça peut être, aussi, une bonne raison de filmer. Avec d’autres on discute de la nécessité de générer soi-même une représentation de son lieu de vie, notamment au regard de ce que les autres peuvent faire à notre place. Les autres : les médias, la télé, qui sont source de méfiance chez pas mal d’élèves. Sa propre image ce n’est pas juste une image subjective, c’est aussi une image face à d’autres images, contre d’autres images. Pour les vacances, réalisation d’une série de photos du territoire au téléphone portable et sélection de deux de ces photos dans la série. Le batîment est un motif qui revient souvent, certains imaginent le même bloc pris de plusieurs points de vue. On verra. En attendant, je me découvre une puissante envie de continuer le travail avec cette tornade de classe. Puis déjeuner avec les professeurs, où l’on discute de certains élèves qui pourraient, voudraient aller dans les lycées parisiens d’excellence, mais qui ne peuvent pas matériellement, n’osent pas, ou font marche arrière une fois qu’ils y sont. Passer de la Courneuve à Louis le Grand… on doit bien sentir la violence de classe. Et puis les enseignants qui se demandent pourquoi un élève qui a des bons résultats devraient forcément quitter le 93.

Vendredi 19 octobre 2018

Les vacances arrivent. C’est chaud dans les couloirs, en classe les mômes n’ont pas l’air de tenir en place. Aucune vacance ne m’attend, mais je ressens la même excitation. Pas beaucoup grandi depuis le collège. Je laisse refroidir une première version du scénario de T’es pas allé voir dedans. Reprise de l’écriture du projet libanais laissé dans un coin. Le cimetière des martyrs de Chatila, cimetière de combattants à ne pas confondre avec les “tombes” des victimes du massacre si tristement célèbre, une grande fosse ou des sépultures improvisées un peu partout dans le camp. Le cimetière des martyrs de Chatila a été acheté au Liban par l’OLP pour enterrer leurs combattants. Nous ramène à l’épopée du Fatah et de l’ensemble du mouvement national palestien des années 60 à 82, Jordanie, Liban, Tunis. Cimetière national d’un peuple sans nation. Cimetière nomade d’un peuple contraint à l’exil. Cette phrase de Genet dans Un captif amoureux, alors qu’il était dans le maquis jordanien avec les feddayin : “les cimetières manquent aux palestiniens presque autant que la terre cultivable”. L’automne ensoleillé, orange et gris dehors.