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In Situ, Pierre Tonachella - Carnet de Bord#3

Lundi 19 novembre 2018

Le projet libano-palestinien avance lentement. Partir d’un cimetière, rien qu’un cimetière. De nombreux combattants sont enterrés là, et chaque tombe, chaque plaque, nous ramènent à des décennies de fureur. Martyrs du Fatah, FPLP, FDLP, PCL, OACL, PSNS, internationaux de l’armée rouge japonaise, bangladais, turcs, irlandais, tunisiens, yéménites… comment en rester à ce lieu, ne pas en sortir, comme ce qui reste et ce qui perdure de la mémoire-combat des palestiniens au Liban. Ce cimetière national palestinien au Liban, donc un cimetière en exil. D’abord la pierre, les pins qui couvrent le cimetière, le romarin et les aloe verras qui poussent autour, ou depuis le centre des tombes, les photos des martyrs, les visites et les rites qui rythment la vie d’une partie des palestiniens de Chatila. Et Beyrouth qu’on oubie un peu en entrant dans ce lieu paisible et presque enchanté, mais qui rugit sans cesse avec son autoroute vers la banlieue-sud, la casse, quincaillerie et atelier mécanique derrière.

Avant l’atelier prévu demain, j’achève une version du scénario de T’es pas allé voir dedans. Concis et filant, bien plus que je ne le pensais, à l’image de ce que j’ai écrit dans ce satané RER. On en discute avec la production, il faut que certaines séquences s’étendent plus, mais sinon nous sommes d’accord pour cette forme qui fonce. Une errance qui trouve sa propre parade en avançant toujours, vers les zones brumeuses du Gâtinais, dans les champs, en bord de ligne du RER, des zones d’activités.

Mardi 20 novembre 2018

Deux ateliers en demi groupe. Nous avons travaillé à partir des portraits chinois et des cartes mentales réalisés par les élèves, une manière de commencer à se projeter à partir de leur perception du territoire. Beaucoup n’ont rien amené, mais certains sont allés réccupérer des textes sur internet, dont Adile, qui a trouvé un écrit faisant l’éloge d’une Courneuve pauvre, ouvrière, terre d’immigration, où des formes de solidarités rivalisent avec la violence sociale. Je me dis que, écrit ou enregistré, nous pouvons réunir une matière textuelle plus importante, notamment afin de la mettre en rapport avec l’image et le son. Qu’elle vienne d’eux ou non, à partir du moment où ils font la démarche de sélectionner. Puis on regarde les photos qu’ils devaient faire chez eux, et que certains ont quand même ramenées au collège. De belles tentatives, au parc de la Courneuve notamment, avec des cadres très “grand espace”. Des erreurs qui payent, comme se mettre en plein en face du soleil, ce qui en l’occurrence assombrit le parc, l’eau, les batîments qui sont alors plongés dans une torpeur étrange. Lors de l’analyse des images, on discute beaucoup du point de vue et de notre place dans l’espace. Ceux qui n’ont rien fait finissent, pour la plupart, par se raccrocher à la séance, qui devient très énergique et très riche. Il faut creuser, mais les enjeux sont déjà forts, à partir de leur connaissance d’un territoire où presque toutes leurs activités sont concentrées. Pour la suite, Antoine, fait une initiation documentaire pour les élèves mais également les enseignants. Cavalier, Wiseman, Loizillon, Keuken… Les portraits de Cavalier sont décidément incontournables.

Mercredi 21 novembre 2018

J’accompagne aujourd’hui les élèves lors d’une sortie au salon de l’orientation et des métiers. Croyant naïvement que nous allions à une sorte de salon des expositions comme celui de Porte de Versailles, je me rends vite compte que nous nous rendons au petit gymnase, réaménagé pour l’occasion, en face du quartier où presque tous les élèves habitent. À l’intérieur, on est parqués et on se déplace difficilement. Sauf erreur, je ne vois que des filières professionnelles, dont les entreprises sont toutes situées à la Courneuve ou bien dans les villes proches. Les élèves n’ont pas l’air très enthousiastes mais surtout, une bonne partie d’entre eux souhaite se diriger vers une filière générale. Sur la route, je découvre leurs quartiers, les chemins qu’ils empruntent chaque jour pour aller au bahut ou sortir. Surtout je récolte au gré des discussions, des témoignages sur leur vie quotidienne. Anecdotes, vantardises, récits plus intimes, comme Fiona qui me raconte l’importance de ce bout de terrain vague en bas de sa tour, où les familles se réunissent l’été pour des barbecues, où l’on prend des nouvelles des uns et des autres, où les gamins se retrouvent en bande pour jouer. Depuis toujours. Au fil des élèves, apparaît une véritable mémoire d’un quartier qu’ils ont déjà vu changer, malgré leur jeune âge. Notamment avec ces tours qu’ils ont connu et qui sont aujourd’hui détruites.

Jeudi 22 novembre 2018

Suite à notre promenade d’hier, plus que jamais je me dis qu’il faut rester proche de l’expérience des élèves, de leur vision quotidienne. Pour ça, l’usage de différents supports me semble essentiel. D’abord pour pouvoir témoigner directement, intuitivement, mais également pour avoir le choix de raconter le territoire par différents bouts. La construction d’un film à proprement dit, avec le temps de maturation nécessaire, me convient moins que d’amasser une matière hétérogène. Peut-être un peu bordélique mais à travers laquelle la ville se dévoile par fragments. Et où l’on peut travailler plus précisément les rapports entre image, texte, son, musique. Travailler le rapport entre les éléments. Même si on ne le fait pas tout à fait dans cet ordre et à cette fréquence, j’imagine un nouveau programme.

Vendredi 23 novembre 2018

Le matin j’imagine autrement la restitution. Si l’on se dirigeait plutôt vers une sorte d’exposition, dans laquelle on aurait plusieurs portes d’entrée, à travers différents supports, pour découvrir cette Courneuve vue par les élèves. Cabine sonore, photographies, photos et textes allant ensemble, vues filmées de la Courneuve avec un travail de voix off. À midi, repas au restaurant, désormais quotidien, avec les professeurs réunis autour du projet. Leur investissement et détermination m’étonnent toujours.

Lundi 10 décembre 2018

J’achève une nouvelle version de T’es pas allé voir dedans. Tout s’accélère car Tristan et Marianne quittent le bled en août. Ce film ne peut que se faire dans la brume et le froid. Fin automne et puis le reste de l’hiver. Le risque est grand d’attendre l’hiver prochain, toute la bande est prête pour le prochain film, et ils ont envie, la route est tracée. Un tournage en février est possible mais c’est un petit défi car nous avons peu de moyens et nous ne sommes pas encore suffisamment préparés. Mais il faut avancer sans relâche et trouver un moyen de contourner ces temps d’attentes interminables d’écriture et surtout, de financement (l’un allant avec l’autre).

Mardi 11 décembre 2018

Nous sortons avec les élèves pour une ballade photographiée. Un demi-groupe le matin et un autre l’après-midi. Pour la première fois, nous travaillons ensemble à l’extérieur. Nous retournons plutôt vers leurs quartiers, Verlaine, le 15, les 4000. Je suis avec un enseignant et Antoine qui est venu avec plusieurs appareils photos argentiques. Utile d’avoir différents outils, surtout l’argentique qui force plus naturellement à se poser, à regarder. Autant l’énergie des mômes est précieuse, y compris pour penser l’image et le son qu’ils vont faire, autant parfois tout va trop vite, et les cadres sont trop souvent aléatoires. Au long de la promenade, de nouveau les élèves enchainent les histoires et les souvenirs sur leur quartier. Cette matière me semble définitivement la plus précieuse, surtout parce que leur appartenant le plus. Arrivés en bas des tours, ils se dispersent en petits groupes. Ils prennent en photo la hauteur des batîments, leur taille imposante, les détails de graffitis et d’impacts en tout genre sur les murs, ciels et cîmes d’hiver des arbres qui bordent les parcs et les routes. Il faut encore travailler la précision et le risque avec la multiplication des supports est de ne pas suffisament aller au bout de sa vision. Je suis heureux de marcher dans cette Courneuve que je découvre avec eux, aux côtés d’Antoine et des enseignants. Lors du second atelier, près des 4000, cette grande tour ocre qu’on ne peut détruire avant d‘avoir retrouvé tous les propriétaires, le soleil d’hiver de la fin d’après-midi qui file dans les rails du Tram.

Mercredi 12 décembre 2018

Avant l’atelier son du lendemain, je me dis qu’il faut que j’enregistre les témoignages des élèves sur leur quartier. Antoine a l’idée de les faire réagir à partir des photos qu’ils ont eux-même prises. Revenir aussi sur les lieux emblématiques dont ils m’ont parlé. Des rendez-vous avec chacun des élèves, en binomes, où chacun racontent un petit peu sa Courneuve, à partir d’un lieu précis. Des voix, ou des textes, qui pourront dialoguer avec l’image fixe, la vue filmée… rester fidèle à ce principe de carte postale mais le décliner avec différents supports.

Jeudi 13 décembre 2018

Premier cours de musique. Toujours dans cette optique de passer par le son et l’image fixe, plutôt que directement l’image animée. Cours très bruyant, on s’en doute. Du côté du son, je me dis qu’il faut s’appuyer sur leur désir d’aller chercher ces sons que l’on peut collecter, ou reproduire de la Courneuve : moteur, cris, rires… mais aussi sur leur puissance vocale et collective. Pourquoi pas imaginer pour des cabines sonores lors de l’exposition, une véritable fanfare, un capharnaüm de sons enregistrés ou rejoués.

Vendredi 14 décembre 2018

Nous allons au cinéma voir Élise ou la vraie vie, présenté par Tangui Perron, au cinéma l’Étoile. Notre chère classe se fait bien remarquer dans la salle et lors du débat, mais qu’elle était vivante par rapport au reste de la salle ! Le film ne leur parle pas plus que ça, mais l’expression crue du racisme, et également de la nudité des corps, font du remou. La Courneuve de la fin des années 50 y est très bien filmée et enregistrée. Mais le film n’échapperait pas, sans doute, au qualificatif de “fiction de gauche”, péjorative dans la bouche des cinéastes militants de l’après-68. Un film aux fortes tendances naturalistes qui ne me conviennent guère. Sur le sujet, prenons J’ai huit ans ou l’Algérie en flammes fait depuis le maquis avec le FLN. Tradition du cinéma parallèle. Au fil des promenades et des ateliers, on sème des graines, j’y crois assez fort.